mardi 15 juin 2010

Introduction générale au travail sur le Salut Eternel

Introduction générale au travail sur le Salut Eternel.



« Le XVIème siècle est essentiellement un siècle de religion » écrivait Lucien Febvre. C’est un siècle où le monde se comprend différemment de celui qu'on connaît aujourd’hui: sa lecture passe par d’autres intermédiaires que la seule raison de l’homme – cette expérience qui est fondée sur son expérience du monde et de la vie. Il s’agit en effet d’un univers dans lequel Dieu est omniprésent : il se ressent partout et en tout. Tout émane de sa volonté et sa volonté est la cause du monde. Le hasard n’a donc pas sa place. La Religion est le premier fil directeur de la vie : dans chaque moment est contenu une part de religieux. Toute origine et causalité n’a d’autre justification que son ascendance divine, ce qui laisse place à l’interprétation. C’est un monde magique, spirituel et irrationnel qui ne s’explique que par l’intervention de Dieu.

A la sortie de ce que les historiens ont pris l’habitude d’appeler « la Renaissance » vient une période à deux visages. Aujourd’hui, la mémoire collective du XVIème siècle occidental est entretenue par deux images qui peuvent paraître en opposition. Il s’agit d’une part de l’âge de la croissance démographique et de la prospérité économique qui donne suite au désastre de la Peste Noire et des grandes innovations culturelles. Le moyen âge est fini, c'est bien une nouvelle époque qui s'annonce. Ce siècle est celui des échanges et des connaissances. Ils sont rendus possible grâce aux bouleversements technologiques et les grandes découvertes hérités de la renaissance. Les découvertes des explorateurs sont des évènements d’autant plus marquants que l’invention de Gutenberg en contribue grandement à la diffusion de la culture écrite. La découverte de l'amérique ouvre des perspectives nouvelles aux vieilles puissances du vieux continent: ces territoires vierges représentent un nouvel enjeu économique et un immense potentiel d'individus à instruire; à évangéliser.

A cette vision d’un âge d’or aux apparences prospères s’oppose pourtant le souvenir des guerres de religion et des enjeux théologiques de l’époque : les confusions dogmatiques remettent en question la foi de nombreux croyants. Soumis à l’intransigeance religieuse de la pré-Réforme puis à la rigueur tridentine, les chrétiens, puis les catholiques n’ont de cesse de craindre un Dieu punisseur qui ne se montre miséricordieux que si la pureté des âmes implorantes est suffisante pour obtenir sa considération. Mais il en est de la nature de ces pauvres âmes de ne jamais même se suffire à elles même. Jean Delumeau l’a souligné ; le rôle de la peur est centrale dans la pratique dévotionnelle. On a peur de l’enfer, peur de la mort subite, peur d’être excommunié. C’est cependant par cette même dévotion que le chrétien recherche le sentiment de sécurité. C’est cette lecture du monde qui conditionne l’environnement emprunt de croyances dans lequel évolue l’homme en société. L’Homme y évolue en tant qu’agent en quête d’un bien qu’il ne peut trouver sans l’appuie de l’Eglise. L’implication totale dans l’Eglise de tous les moyens qu’il a à sa disposition est dûe à sa volonté unanime et unilatérale d’obtenir ce bien unique définit majoritairement par le dogme de l’Eglise et la culture populaire. L’institution divine est le relais technologique qui lui permet l’acquisition de ce qui est la raison même de son existence : l’obtention du Salut éternel pour son âme.



Quelle défnition pour le Salut Eternel ?

Comment la vie des hommes et des femmes du début de l'époque moderne a pu être affectée par leur quête hypothétiquement indispensable du Salut Eternel ? Ils traversent des guerres et des crises, mais produisent aussi de la dévotion et des preuves d'amour dans les églises, sur les champs de bataille, au nom de leur foi. Pour quelle noble cause supportent ils tant de peines ? L’interrogation générale se résume en fait à chercher à comprendre quel était le sens de la vie que se donnait l’homme de cette époque révolue et si différente ? La question n’est donc - aujourd’hui encore – pas du tout dépassée. Seulement les conditions sociales et culturelles soumises à l’individu de l’époque permettent peut être d’établir certaines suppositions sur la façon dont ce dernier pouvait mener sa vie. La réponse est en effet à trouver dans les fondements de leurs croyances : celles qui canalisent leurs mode de vie, leurs pensées et leurs comportements. Compte tenu de l’emprise de la religion à l’époque en question, ces dernières peuvent – dans leur grandes lignes – être connues. Pour l’individu, on peut donc supposer que la théologie de l'époque moderne définissait commodément un lieu précis à atteindre: un paradis, et une œuvre définie à accomplir : obtenir le salut de son âme.

Il s’agit alors de trouver comment définir ce Salut. Cette notion est d’autant plus difficile à traiter que son sens semble pouvoir varier aussi bien par le biais de variables sociales que économiques ou géographiques, et surtout – pour caractériser cette époque – par le biais de variables d’ordre confessionales ! A l’époque moderne mais aujourd’hui encore plus, ce sont les croyances qui peuvent en décliner le sens. Par conséquent, nous avons à faire à une notion pouvant être très individuelle. Mais la compréhension des mécanismes théologiques des grands courants religieux de l’époque permet certaines affirmations qui constituent le socle de la réflexion sur ce sujet du Salut. Entre autres : quelque furent les différences entres ces individus, le Salut a toujours été conçu à la fois comme étant un accomplissement collectif, et comme étant une finalité idéale après le temps passé sur terre. Le livre, la tradition et les pratiques sont comprises comme le définissant ainsi. La notion lie donc l’individualité à la communauté, ou inversement. Il définit aussi un état à potentiellement atteindre. Si ce n’est la religion, c’est au moins la quête individuelle de cet état d’accomplissement qui relie les individus entre eux. Là s’arrête les possibilités de caractérisation générale de cette notion du Salut Eternel. Une telle fin ne pouvant être justifiée que par les moyens d’y parvenir, ce sont donc en fait la variété des relais technologiques pour y parvenir qui engendreront les principales variances dans sa définition. Or avant d’entrer dans ces détails techniques, on conviendra que si d’un coté des textes de lois dogmatiques qui définissent le moyen d’atteindre le Salut peuvent brutalement changer, ce n’est en revanche certainement pas le cas de la notion que peut s’en faire personnellement et individuellement l’individu - maintenue dans une certaine continuité, et qui est seulement soumise au gré d’influences. Par conséquent, la notion de Salut doit d’abord être divisée en deux éléments d’étude distincts par nature. Le Salut est avant tout une notion de vie. C’est sa dimension la plus importante. En cela, elle constitue un concept dont le sens est strictement personnel, individuel et refoulé. En suite, « Salut » est un terme théologique définie par un dogme et donc par une Eglise. Dans ce cadre, la définition du Salut se décline en fonction des courants religieux, des confessions. De ces deux éléments d’étude distincts, l’un est sans aucun doute le reflet de l’autre sous l’exercices des influences et des tendances du moment englobant le terme de Salut comme une résultante d’un cercle vertueux sémiotique.

Le Salut Eternel est donc le résultat d’une quête. Le débat théologique que traduit les conflits religieux met donc en évidence un mal-être. La variante majeure au cours de cette période fut donc le moyen de parvenir à ce Salut Eternel. C’est en cela qu’il constitue un « marché » pour l’individu qui y est confronté : une panoplie de choix qui va influencer son trajectoire vers l’après vie. Dans tous les cas, la vie du chrétien a constitué à cette époque une quête remplie de rebondissements: celle du Salut qui constitue donc avant tout une quête primordiale de sens.



Quelle période et quels lieux



Ce cadre religieux et social est propre à l’Europe occidentale toute entière sur une période pouvant être définie approximativement entre le début de l’époque moderne et l’Edit de Nantes signé le 12 avril 1598 qui met fin en France aux persécutions protestantes par la reconnaissance de leur culte. C’est la période où les conflits riment avec cette quête de sens de la vie, de la théologie. Sur l’ensemble de cette période, le monde religieux est en crise. Les croyances des uns et des autres sont bouleversées par l’arrivée constante sur le « marché » de nouvelles technologies d’acquisition du Salut. Ces angoisses sont apaisées par la politique du Roi de la Raison qui marque un tournant. Henri IV restaure la paix dans son royaume et instaure une paix de tolérance nécessaire pour le bien de tous : au nom du Salut de tous.

Cette quête du Salut Eternel est caractérisée par le choix des moyens employés : c’est à dire de la technologie mise en œuvre. Cette technologie est fournie par une institution. L’Eglise de la chrétienté occidentale a pendant longtemps fournie une technologie unique sur le marché, alimentée par les ressources d’individus qui y investissent tous leurs efforts dévotionnels en vue de l’obtention du Salut Eternel. Tout monopole connaît ses limites – et alors que le sentiment religieux est en crise, survient au début du XVIème siècle la nouvelle technologie concurrente promue par sa fonctionnalité majeure : le remplacement de cette nécessité à pratiquer les bonnes œuvres par la prédestination! Cette société évolue alors dans un environnement composé de plusieurs courants religieux. L'une est profondément encrée dans la tradition d'où elle tire sa force. L'autre est en phase de développement, s'adaptant directement au besoin croissant de religion de l'époque. « En realité, ce n’est pas parce que la foi est en baisse que la Réformation se produira, mais au contraire parce que le besoin religieux est plus fort qu’il n’avait été depuis longtemps. » a écrit Marc Veinard dans Histoire du Christianisme (tVII, 1994, p677)



La Méthode et la Problématique



Le sujet traité dans ce développement est éminemment historique et religieux, mais implique une nette part de sociologie de la religion du fait de sa dimension, et un spectre analytique d’économiste mathématicien. Cette étude consiste entre autre en une tentative de définition et une analyse d’un marché religieux, sur lequel les individus croyants évolueraient par l’échange de « biens de dévotion ». Ces derniers seraient placés sur ce marché régulé par un système sociale faisant intervenir tous les acteurs intéressés par confrontation, comme sur tout marché économique. Ces biens y seraient échangés et investis en des technologies dans le but unilatéral d’obtenir un bien de nature unique sur ce marché que je postule comme étant absolument désiré par tous les agents économiques de l’époque : le Salut Eternel. Mon étude consiste donc à analyser comment les individus se comportent sur ce marché bien particulier, en fonction du coût de ce Salut. Par extension, cela doit me permettre d’émettre des hypothèses sur la manière dont ces agents pouvaient organiser leurs vies en conséquence de leur nécessité d’évoluer sur ce marché. Sans pouvoir prétendre à une analyse au cas par cas, cette étude doit donc se contenter d’être un outil d’agrégation d’éléments quotidiens de l’Homme de l’époque moderne, dans leur application générale de la vie courante – pour les englobés dans l’emplois de la quête du Salut.

Ce travail est divisé en trois parties. La première est une analyse détaillée de sources choisies. Ces dernières mettent en évidence l’existence à cette époque déjà, d’une conscience comptable des biens de dévotion menant au Salut Eternel par une quête. La deuxième partie est une tentative de construction d‘un système agrégeant des éléments de la vie quotidienne moderne, et qui seraient constitutifs d’un cadre économique capable de réguler les échanges d’un marché dévotionnel. La troisième partie qui découle des deux premières : il s’agit d’une étude de la manière dont les individus de l’époque pouvaient hypothétiquement évoluer sur un tel marché.

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