Cette étude est un commentaire de la nature de l'ouvrage suivant:
http://books.google.fr/books?id=rx08AAAAcAAJ&printsec=frontcover&dq=somme+des+pechez+et+le+remede&ei=zfe3S-CLBormzATA_rgl&cd=1#v=onepage&q=&f=false
INTRODUCTION
Dans la tradition des livres d’enseignement et de recommandations à l’attention des ecclésiastes post tridentins de le fin du XVIème siècle, Jean Benedicti est une référence. Dans « la somme des pechez et les remèdes d’iceux », il constitue une liste exhaustive d’actes, pensées, fais et gestes que le pratiquant risque d’entreprendre ou de subir, « les poincts plus notables & necessaires pour le faict de la conscience » et qui sont définis par le dogme et par la tradition comme étant des péchés. Par ailleurs, à chaque chapitre descriptif d’une catégorie de péchés viennent compléter quelques paragraphes de conseils sur les moyens possibles de remédier à leur survenance. Cet ouvrage de casuistique est à inscrire dans le contexte de la Contre-réforme et de la volonté de l’Eglise de rééduquer le clergé parfois ignorant des valeurs de l’Eglise, et assurer ainsi un meilleur encadrement du fidèle et de la communauté.
Traduite en plusieurs langues vernaculaires dont le français, cet ouvrage constitue donc un recueil du code de comportement « pour la plus grande commodité des curez, Prédicateurs, confesseurs et autres ayant charge des âmes » un code donc, que l’ecclésiaste doit veiller à faire appliquer au mieux à la communauté de croyants afin que soient respectés les règles de Dieu, celles qui ont pour but de lui plaire pour qu’il accorde ses faveurs au jugement dernier, à la communauté autant que possible, et à l’individu qui saura suivre ces règles de perfection. Dans le cadre du système dogmatique et traditionnel catholique, ces règles font parti des conditions sine qua none de l’obtention du Salut dans des circonstances optimales. Jean Benedicti suggère dans cet ouvrage une procédure de renforcement efficace du système organisationnel de l’Eglise, en réponse aux critiques de la Réforme. Ce document permet donc en parti de mettre en évidence l’existence de moyens mis en œuvre par l’Eglise à la direction, pour agir sur l’efficacité de son système de production de bien de Salut communautaire, alors qu’elle fait face - dans le contexte- à une organisation réformée concurrente. Il est donc possible de dresser un tableau de la situation telle qu’elle a voulue se présenter au croyant en terme d’amélioration de l’offre qualitative du service. Quelles sont les modalités de changement entreprises et quelles sont les objectifs définis dans cette tentative de transformation institutionnelle caractéristique de la contre-réforme?
L’ecclésiaste est ciblé comme étant le rouage déficient du système ; c’est donc sur cet élément de la chaîne que sont entreprises en premier lieu les transformations mentionnés dans ce livre. Telle une industrie qui cherche à optimiser sa rentabilité, le rôle de ce clergé au contacte des fidèles semble vouloir être perfectionné par une mécanisation induite par la diminution de sa marge d’initiative, plutôt que par un apport à son instruction. Une telle supposition peut sembler cohérente si le but de l’Eglise est effectivement de fidéliser les membres de sa communauté.
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I – L’ecclésiaste au centre d’une préoccupation
A – La perte des valeurs religieuse.
La société du haut Moyen-age a développé une culture religieuse forte : c’est la période qui a instauré la religion au centre des préoccupations de l’époque. Elle est introduite dans la vie quotidienne des chrétiens, et banalisée à tel point qu’il devient difficile pour le commun mortel de faire la différence entre les notions de sacré et de profane. Le bas clergé tout comme le reste de la communauté est victime de la même ignorance. Comme cela a été cité en introduction, cet ouvrage est à destination des « curez, Prédicateurs, confesseurs et autres ayant charge des âmes ». Afin de rééduquer un peuple qui a perdu toute notion de valeurs, c’est le berger qu’on instruit d’abord en espérant que ce dernier saura communiquer la bonne parole à ses moutons. Les déviances de l’Eglise accusées par les Protestants plus tard sont d’abord dues à ce manque d’éducation.
Le bas clergé a lui même été affecté par cette tendance à la familiarité avec Dieu et ses intercesseurs. En fait, la dégradation des prestance du clergé est telle que le religieux pouvait paraître souillé par le profane. Ce clergé ayant souvent oublié son rôle, s’adonnait aux mêmes plaisirs que le commun peuple. Une compagne et des enfants bâtards sont alors choses communes, et plus particulièrement dans les campagnes, alors que cette catégorie de la population est sensée être distinguée par les mœurs et le mode de vie selon des principes fondamentaux des pères de l’Eglise qui interdisent entre autre le concubinage. Les valeurs spirituelles se perdent aussi bien parmi le peuple que le clergé. Ces déviances existent dans toute la hiérarchie ecclésiastique. Georges Chastellain (décédé en 1475) relate les faits de David de Bourgogne dans sa « Chronique des ducs de Bourgogne » (1461 – 1469) : tout vêtu de son armure, il fait une entrée tonitruante dans son évêché à Utrecht, « comme un conquéreur de païs, prince séculier ». A un rang plus élevé encore, on sait combien le Pape Léon X était amateur d’art et en particulier de comédie au théâtre. La norme de vie du clergé, et les manières qui lui étaient propres ne sont plus respectées. Ces déviances sont les sources de cette familiarité avec le divin si largement dénonce par les réformés.
B – Une action à la source
L’ « advertissement au lecteur » en ouverture de l’ouvrage résume brièvement mais efficacement l’utilité de cette œuvre post tridentine. Il laisse entrevoir l’importance du rôle de l’ecclésiaste pour la communauté, et on y comprend une volonté de l’Eglise de s’en servir comme moyen pur restaurer les valeurs perdues. Ce rôle des hommes d’Eglise doit d’abord être revivifié suite aux accusations soulevées par la Réforme vis à vis de Rome et de son Eglise. A cet effet, ce premier paragraphe du livre met en évidence l’importance accordée par l’institution à la diffusion la plus large possible de l’ouvrage. Il a en effet a été « approuvé en toutes langues par le S. Frere le Pape Grégoire XIII », incluant les langues vulgaires. De cette manière, il peut également être à l’usage des membres du clergé les moins instruits.
C’est pour la communauté catholique dans son intégralité qu’il y a ici un enjeu. La qualité des prestations des prêtres, qui est pleinement liée à leur niveau d’éducation, et en particulier à l’égard de la science des âmes - est donc ici ciblée comme étant le rouage défaillant du mécanisme de production des biens de dévotion. Les failles du système ont été révélées par les accusations portées envers les abus de l’institution, et des solutions sont explorées lors du Concile de Trente. Comme l’écrit justement Benoît de Canfield s’adressant aux pratiquants de bonne foi pour introduire la préface de sa Règle de Perfection; « Afin de mieux entrer dans la connoissance et la pratique de l’exercice de la volonté de Dieu, il est necessaire d’en donner quelque éclaircissement ». La Somme des pechez et le remede d’iceux est donc présenté comme l’huile qui doit relancer et restaurer l’efficacité des prêtres en essayant de remédier à leurs lacunes : c’est une liste concise des péchés que des ecclésiastes se doivent de connaître et de reconnaître, de savoir à la fois traiter et éviter aux membres de la paroisse par le conseil. « Si un aveugle conduit l’aveugle, tous deux tomberont en la fosse » : lorsque le prêtre prend en charge la conscience d’un confesseur, il doit posséder la science nécessaire pour le guider vers son Salut, par la connaissance du cadre dans lequel ce dernier évolue. Le livre si largement diffusé de Benedicti est à replacer dans un vaste programme de revivification de l’Eglise : accroître la visibilité de son efficacité à produire du bien de dévotion et être plus rentable au fidèle investisseur de bon sentiment catholique, et qui ne demande qu’à se faire remettre le fruit de ses efforts dévotionnels.
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II – Le contrôle efficace d’un fonctionnement mécanique.
A – La classification des péchés.
Dans la mise en page de son livre, l’auteur reprend une annotation dont la fonctionnalité a pu se révéler être vertueuse dans des éditions précédentes d’ouvrages à usage similaire. Afin de faciliter et surtout ponctuer la lecture de cette liste de péchés, les initiales PM et PV sont apposées en fin de chaque énonciation de péché. Ils en éclaircissent ainsi l’utilisateur sur la gravité du péché consulté. Par « P.M., l’autheur entend briefvement declarer que le peché dont est parlé est mortel, qui reduit l’ame pecheresse à la mort eternelle, si elle n’a recours au remede de penitence - PV, peché veniel, qui se pardonne facilement, et pour lequel la peine seulement temporelle est infligée, soit en ce monde, soit en l’autre ». Cette précaution permet d’accroître l’efficacité de cette encyclopédie des péchés en rendants son usage plus simple, plus mécanique. Son utilisateur : curé, prédicateur ou confesseur, n’est tenu que de se référer à cette annotation pour juger de la gravité du péché.
Les péchés sont classés par degrés de gravité. Dans le premier chapitre du livre premier, l’auteur insiste sur la différence à établir entre les péchés mortels et les péchés véniels : ils sont différents en seize façons toutes évoquées par l’auteur. Sont aussi listés et définis : les vingt-six types de péchés mortels et les seize façons de se faire pardonner un péché véniel. Il peut être intéressant de souligner les sources de l’auteur. Les voies vers le pardon des péchés véniels auraient été assignés par les Pères ; elles sont donc soumises au lecteur sous l’argument de l’authenticité des auteurs. La liste des péchés mortels en revanche est de source plus intéressante : il semblerait qu’elle ne puisse provenir d’aucune source officielle antécédente à la publication du texte. En effet, Benedicti admet que l’établissement de la distinction dogmatique réelle entre le péché véniel et le péché mortel est difficil. L’auteur s’appui d’ailleurs sur les paroles de Saint Augustin qui affirme lui même ne pas savoir précisément définir cette frontière. Ces non-dits renverraient a priori le lecteur à la réflexion et à un arbitrage personnel sur la nature à attribuer au péché qu’il souhaite définir. Mais la somme des pechez et les remedes d’iceux se veut le plus simple possible, et le moins laborieux pour le lecteur. Ainsi, Benedicti présente sa liste des péchés mortels par une introduction qui en annonce la valeur officieuse par soucis de simplicité : « afin de nous aider du labeur de nos Pères, nous mettrons certaines marques, pour cognoistre la difference ». L’auteur a choisit de prendre le risque d’entreprendre ce que n’avaient osés les Pères de l’Eglise. Le texte a pourtant été ratifié par la hiérarchie ecclésiastique pour sa publication. Nous avons donc à faire à un ouvrage, dont la vulgarisation volontaire légalement diffusée à un public vaste, est au moins toléré par Rome. Derrière subsiste la conscience d’un lecteur pas considéré comme étant nécessairement capable de conduire une réflexion personnelle, comme celle requise pour la définition de la nature du péché. On peut pourtant imaginer que cet arbitrage ne dépende pas seulement des faits, mais aussi des circonstances dans lesquelles ils sont réalisés. Or cet ouvrage invite clairement son utilisateur à limiter le cadre de la définition du péché à celui institué. La procédure de classification des péchés entre les catégories vénielles et mortelles est donc réduite à sa forme la plus simple par mécanisation du système.
B - La mécanisation du système
A l’image de beaucoup de jugements conditionnant la possibilité du croyant de continuer à postuler pour sa place dans l’au delà, la Réforme Tridentine a résulté en une mécanisation des décisions qui auparavant devaient être de nature plus systémique. Un système « déjà pensé » est donc progressivement mis en place pour assurer le moins d’initiative possible à un membre du clergé susceptible de porter un faut jugement, ou de faire le mauvais choix. C’est un système préconçu par la direction savante de l’institution qui définit sur critères précis de la validité d’une candidature à prétendre au Salut Eternel. Le projet a pour but d’améliorer la qualité du service par la réduction des marges d’erreur, et donc d’assurer un filtre plus fiable des croyants les plus méritants.
Évidemment, un tel angle d’approche invite à première vue à concevoir deux mouvements en sens contradictoires dans le processus de réforme, et dans la façon d’améliorer l’emploi des ressources humaines en membres du clergé. Si d’une part, les séculiers sont sensé être rendus plus efficace par l’usage de cet outil de classification des péchés, ce n’est pas autant par l’augmentation effective de ses compétences critiques et intellectuelles, que par la mécanisation de son jugement - et donc de la diminution de son degré d’initiative. L’efficacité du processus de sélection des âmes saines passe donc par la mécanisation du système par la direction pensante, et par la réduction de l’initiative des agents intermédiaires.
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III – Le consommateur
A – L'assurance d'un investissement sûr.
A échéance, c’est bien la communauté catholique dans son intégralité qui doit profiter de cette initiative. L’individu est invité à investir sa dévotion dans un système qui se veut plus sûr : il serait moins risqué car il serait standardisé par une élite théologique pensante dans les moyens de production dévotionnelle suggérées. C’est donc un système qui repose sur la confiance en autrui, et en particulier aux preneurs de décision. Le savoir du petit clergé est lui limité à la consultation d’un ouvrage en langue vernaculaire. Le résultat de l’entreprise de transformation serait donc effectivement perceptible par le confessant qui est par conséquent directement affecté par la volonté émanant de la direction institutionnelle de l’Eglise. L’Eglise serait alors plus fermement tenue par l’élite religieuse, et les croyants seraient dans le principe plus directement répondants aux instructions de Rome.
Aussi, ces transformations structurelles peuvent être l’opportunité de rendre quelque peut plus intelligible la situation d’un individu sur son chemin vers l’au delà. Cette emprise permettrait d’encadrer de plus prêt la communauté qui prend donc tout son sens en tant qu’ensemble unitaire. Tous ses membres se sentent plus proches d’êtres soumis à des conditions standard qui définissent individuellement un état personnel de progression vers le Salut. Le Salut des uns dépend ainsi moins du Salut des autres.
B – Une mesure à double courant
Mais le catholique - en tant qu’individu - est par conséquent soumis à un sentiment à double sens. Si d’une part il peut être rassuré sur la définition plus précise des étapes à franchir dans sa quête vers le Salut, en revanche il connaît clairement une réduction de l'investissement à fournir pour atteindre son objectif. L'intensité de son sentiment dévotionnel servant de mesure à sa ferveur religieuse, est aussi représentative de son mérite à obtenir le Salut tant désiré. Le courant contraire susceptible d'avoir été provoqué par cette mesure de structuration peut avoir - en fin de compte - augmenté la nécessité d'investissement spirituelle, réduit l'incertitude de son utilité, mais aussi certainement réduit son efficacité à produire du bien dévotionnel.
Par extension de ce raisonnement, un autre résultat contre-productif peut découler de ces précisions dogmatiques. Si les voies du Salut sont ici plus clairement définies, elles peuvent en revanche laisser les plus fervents catholiques dans un scepticisme plus prononcé encore. Face à l’immensité de la récompense, un investissement dévotionnel ne peut pas être réduit. Au contraire : l’accroissement de la facilité d’accès au Salut nécessite en compensation, une plus forte intensité dévotionnelle. Cela permet d’atténuer le sentiment d’indignité à être récompensé ; cette conscience morale d’un écart entre l’investissement et l’immensité de la récompense qu’on ne mérite que si on sent avoir suffisamment contribué à la hauteur de la juste valeur ressentie de ce qui est gracieusement offert. Le système de compensation est basé sur un principe méritocratique qui est rendu plus difficile encore : la récompense toujours immense, n’est payable que par des biens dévotionnels de valeurs alors réduites par ces processus de simplification institutionnelles comme celles instaurées par Benedicti dans « la somme des pechez ». L’investisseur subit en fait ces mesures comme une augmentation d’une dette envers Dieu. Avoir accès à une fonctionnalité technologique plus efficace pour l’accès au Salut - en cette époque de crise religieuse - revient à bénéficier d’une avance de fonds en provenance d’une banque de l’au-delà, comme un prêt dont le taux est évolutif avec son sentiment de culpabilité et d’indignité. Comment donc combler ce déficit ? Ce règlement de compte ne peut avoir lieu que dans le Purgatoire par la souffrance de la purification. Pour éviter ces surplus de dépenses, il faut réagir dans ce bas monde par une intensification des pratiques dévotionnelles. C’est par cet effort accru et déraisonnable pour l’état de santé humaine que des hommes de conscience forte comme Martin Luther cherchent à compenser leurs dues au prix de leur état de santé. Certains peuvent alors avoir le sentiment de rencontrer une impasse, pouvant ainsi encourager les moins fous à trouver d’autres moyens technologiques que celui dans lequel ils avaient pourtant déjà tant investis.
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CONCLUSION
Cet ouvrage est donc à replacer dans un processus de contre Réforme qui a eu des effets particuliers et effectivement définissables sur les sujets ciblés. Partant d’une réflexion en amont du système hiérarchique de l’institution ecclésiastique, Jean Benedicti fourni des instructions au bas clergé dans le but de renforcer l’unité de la communauté catholique face à la menace protestante et à la fuite des fidèles. Engagé dans un phénomène de concurrence technologique d’accès au Salut, l’Eglise catholique a cherché à renforcer la qualité de ses prestations en commencant par celle du bas clergé. Afin de maintenir une emprise institutionnelle forte à tous les niveaux de la hierarchie, le système se veut simplifié et mécanisé pour standardiser son focntionnement partout où il s’applique. Mais comme toute action globale, elle a des conséquences qui peuvent agir dans les deux sens sur les flux de fidèles entre les deux confessions du marché. Par la plus claire définition des étapes à franchir sur la voie vers le Salut Eternel, l’Eglise catholique peut espérer gagner en crédibilité grâce à une meilleur transparence des règles d’accès au Salut, réduisant ainsi l’angoisse dans l’avenir directe des investisseurs. Mais d’autres conséquences peuvent aussi être responsables de la fuite des fidèles : la définition plus claire de ces moyens qui se veulent plus faciles à employer imposent aussi au croyant une plus forte nécessité en apports dévotionnels pour venir compenser la croissance du sentiment d’indignité. En ces temps de crise religieuse, tout emploi d’une avance dévotionnelle est un risque accru qui dégrade la crédibilité d’un accéder rapide à l’au-delà.
http://books.google.fr/books?id=rx08AAAAcAAJ&printsec=frontcover&dq=somme+des+pechez+et+le+remede&ei=zfe3S-CLBormzATA_rgl&cd=1#v=onepage&q=&f=false
Jean BENEDICTI
La Somme des pechez et les remedes d’iceux.
La Somme des pechez et les remedes d’iceux.
INTRODUCTION
Dans la tradition des livres d’enseignement et de recommandations à l’attention des ecclésiastes post tridentins de le fin du XVIème siècle, Jean Benedicti est une référence. Dans « la somme des pechez et les remèdes d’iceux », il constitue une liste exhaustive d’actes, pensées, fais et gestes que le pratiquant risque d’entreprendre ou de subir, « les poincts plus notables & necessaires pour le faict de la conscience » et qui sont définis par le dogme et par la tradition comme étant des péchés. Par ailleurs, à chaque chapitre descriptif d’une catégorie de péchés viennent compléter quelques paragraphes de conseils sur les moyens possibles de remédier à leur survenance. Cet ouvrage de casuistique est à inscrire dans le contexte de la Contre-réforme et de la volonté de l’Eglise de rééduquer le clergé parfois ignorant des valeurs de l’Eglise, et assurer ainsi un meilleur encadrement du fidèle et de la communauté.
Traduite en plusieurs langues vernaculaires dont le français, cet ouvrage constitue donc un recueil du code de comportement « pour la plus grande commodité des curez, Prédicateurs, confesseurs et autres ayant charge des âmes » un code donc, que l’ecclésiaste doit veiller à faire appliquer au mieux à la communauté de croyants afin que soient respectés les règles de Dieu, celles qui ont pour but de lui plaire pour qu’il accorde ses faveurs au jugement dernier, à la communauté autant que possible, et à l’individu qui saura suivre ces règles de perfection. Dans le cadre du système dogmatique et traditionnel catholique, ces règles font parti des conditions sine qua none de l’obtention du Salut dans des circonstances optimales. Jean Benedicti suggère dans cet ouvrage une procédure de renforcement efficace du système organisationnel de l’Eglise, en réponse aux critiques de la Réforme. Ce document permet donc en parti de mettre en évidence l’existence de moyens mis en œuvre par l’Eglise à la direction, pour agir sur l’efficacité de son système de production de bien de Salut communautaire, alors qu’elle fait face - dans le contexte- à une organisation réformée concurrente. Il est donc possible de dresser un tableau de la situation telle qu’elle a voulue se présenter au croyant en terme d’amélioration de l’offre qualitative du service. Quelles sont les modalités de changement entreprises et quelles sont les objectifs définis dans cette tentative de transformation institutionnelle caractéristique de la contre-réforme?
L’ecclésiaste est ciblé comme étant le rouage déficient du système ; c’est donc sur cet élément de la chaîne que sont entreprises en premier lieu les transformations mentionnés dans ce livre. Telle une industrie qui cherche à optimiser sa rentabilité, le rôle de ce clergé au contacte des fidèles semble vouloir être perfectionné par une mécanisation induite par la diminution de sa marge d’initiative, plutôt que par un apport à son instruction. Une telle supposition peut sembler cohérente si le but de l’Eglise est effectivement de fidéliser les membres de sa communauté.
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I – L’ecclésiaste au centre d’une préoccupation
A – La perte des valeurs religieuse.
La société du haut Moyen-age a développé une culture religieuse forte : c’est la période qui a instauré la religion au centre des préoccupations de l’époque. Elle est introduite dans la vie quotidienne des chrétiens, et banalisée à tel point qu’il devient difficile pour le commun mortel de faire la différence entre les notions de sacré et de profane. Le bas clergé tout comme le reste de la communauté est victime de la même ignorance. Comme cela a été cité en introduction, cet ouvrage est à destination des « curez, Prédicateurs, confesseurs et autres ayant charge des âmes ». Afin de rééduquer un peuple qui a perdu toute notion de valeurs, c’est le berger qu’on instruit d’abord en espérant que ce dernier saura communiquer la bonne parole à ses moutons. Les déviances de l’Eglise accusées par les Protestants plus tard sont d’abord dues à ce manque d’éducation.
Le bas clergé a lui même été affecté par cette tendance à la familiarité avec Dieu et ses intercesseurs. En fait, la dégradation des prestance du clergé est telle que le religieux pouvait paraître souillé par le profane. Ce clergé ayant souvent oublié son rôle, s’adonnait aux mêmes plaisirs que le commun peuple. Une compagne et des enfants bâtards sont alors choses communes, et plus particulièrement dans les campagnes, alors que cette catégorie de la population est sensée être distinguée par les mœurs et le mode de vie selon des principes fondamentaux des pères de l’Eglise qui interdisent entre autre le concubinage. Les valeurs spirituelles se perdent aussi bien parmi le peuple que le clergé. Ces déviances existent dans toute la hiérarchie ecclésiastique. Georges Chastellain (décédé en 1475) relate les faits de David de Bourgogne dans sa « Chronique des ducs de Bourgogne » (1461 – 1469) : tout vêtu de son armure, il fait une entrée tonitruante dans son évêché à Utrecht, « comme un conquéreur de païs, prince séculier ». A un rang plus élevé encore, on sait combien le Pape Léon X était amateur d’art et en particulier de comédie au théâtre. La norme de vie du clergé, et les manières qui lui étaient propres ne sont plus respectées. Ces déviances sont les sources de cette familiarité avec le divin si largement dénonce par les réformés.
B – Une action à la source
L’ « advertissement au lecteur » en ouverture de l’ouvrage résume brièvement mais efficacement l’utilité de cette œuvre post tridentine. Il laisse entrevoir l’importance du rôle de l’ecclésiaste pour la communauté, et on y comprend une volonté de l’Eglise de s’en servir comme moyen pur restaurer les valeurs perdues. Ce rôle des hommes d’Eglise doit d’abord être revivifié suite aux accusations soulevées par la Réforme vis à vis de Rome et de son Eglise. A cet effet, ce premier paragraphe du livre met en évidence l’importance accordée par l’institution à la diffusion la plus large possible de l’ouvrage. Il a en effet a été « approuvé en toutes langues par le S. Frere le Pape Grégoire XIII », incluant les langues vulgaires. De cette manière, il peut également être à l’usage des membres du clergé les moins instruits.
C’est pour la communauté catholique dans son intégralité qu’il y a ici un enjeu. La qualité des prestations des prêtres, qui est pleinement liée à leur niveau d’éducation, et en particulier à l’égard de la science des âmes - est donc ici ciblée comme étant le rouage défaillant du mécanisme de production des biens de dévotion. Les failles du système ont été révélées par les accusations portées envers les abus de l’institution, et des solutions sont explorées lors du Concile de Trente. Comme l’écrit justement Benoît de Canfield s’adressant aux pratiquants de bonne foi pour introduire la préface de sa Règle de Perfection; « Afin de mieux entrer dans la connoissance et la pratique de l’exercice de la volonté de Dieu, il est necessaire d’en donner quelque éclaircissement ». La Somme des pechez et le remede d’iceux est donc présenté comme l’huile qui doit relancer et restaurer l’efficacité des prêtres en essayant de remédier à leurs lacunes : c’est une liste concise des péchés que des ecclésiastes se doivent de connaître et de reconnaître, de savoir à la fois traiter et éviter aux membres de la paroisse par le conseil. « Si un aveugle conduit l’aveugle, tous deux tomberont en la fosse » : lorsque le prêtre prend en charge la conscience d’un confesseur, il doit posséder la science nécessaire pour le guider vers son Salut, par la connaissance du cadre dans lequel ce dernier évolue. Le livre si largement diffusé de Benedicti est à replacer dans un vaste programme de revivification de l’Eglise : accroître la visibilité de son efficacité à produire du bien de dévotion et être plus rentable au fidèle investisseur de bon sentiment catholique, et qui ne demande qu’à se faire remettre le fruit de ses efforts dévotionnels.
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II – Le contrôle efficace d’un fonctionnement mécanique.
A – La classification des péchés.
Dans la mise en page de son livre, l’auteur reprend une annotation dont la fonctionnalité a pu se révéler être vertueuse dans des éditions précédentes d’ouvrages à usage similaire. Afin de faciliter et surtout ponctuer la lecture de cette liste de péchés, les initiales PM et PV sont apposées en fin de chaque énonciation de péché. Ils en éclaircissent ainsi l’utilisateur sur la gravité du péché consulté. Par « P.M., l’autheur entend briefvement declarer que le peché dont est parlé est mortel, qui reduit l’ame pecheresse à la mort eternelle, si elle n’a recours au remede de penitence - PV, peché veniel, qui se pardonne facilement, et pour lequel la peine seulement temporelle est infligée, soit en ce monde, soit en l’autre ». Cette précaution permet d’accroître l’efficacité de cette encyclopédie des péchés en rendants son usage plus simple, plus mécanique. Son utilisateur : curé, prédicateur ou confesseur, n’est tenu que de se référer à cette annotation pour juger de la gravité du péché.
Les péchés sont classés par degrés de gravité. Dans le premier chapitre du livre premier, l’auteur insiste sur la différence à établir entre les péchés mortels et les péchés véniels : ils sont différents en seize façons toutes évoquées par l’auteur. Sont aussi listés et définis : les vingt-six types de péchés mortels et les seize façons de se faire pardonner un péché véniel. Il peut être intéressant de souligner les sources de l’auteur. Les voies vers le pardon des péchés véniels auraient été assignés par les Pères ; elles sont donc soumises au lecteur sous l’argument de l’authenticité des auteurs. La liste des péchés mortels en revanche est de source plus intéressante : il semblerait qu’elle ne puisse provenir d’aucune source officielle antécédente à la publication du texte. En effet, Benedicti admet que l’établissement de la distinction dogmatique réelle entre le péché véniel et le péché mortel est difficil. L’auteur s’appui d’ailleurs sur les paroles de Saint Augustin qui affirme lui même ne pas savoir précisément définir cette frontière. Ces non-dits renverraient a priori le lecteur à la réflexion et à un arbitrage personnel sur la nature à attribuer au péché qu’il souhaite définir. Mais la somme des pechez et les remedes d’iceux se veut le plus simple possible, et le moins laborieux pour le lecteur. Ainsi, Benedicti présente sa liste des péchés mortels par une introduction qui en annonce la valeur officieuse par soucis de simplicité : « afin de nous aider du labeur de nos Pères, nous mettrons certaines marques, pour cognoistre la difference ». L’auteur a choisit de prendre le risque d’entreprendre ce que n’avaient osés les Pères de l’Eglise. Le texte a pourtant été ratifié par la hiérarchie ecclésiastique pour sa publication. Nous avons donc à faire à un ouvrage, dont la vulgarisation volontaire légalement diffusée à un public vaste, est au moins toléré par Rome. Derrière subsiste la conscience d’un lecteur pas considéré comme étant nécessairement capable de conduire une réflexion personnelle, comme celle requise pour la définition de la nature du péché. On peut pourtant imaginer que cet arbitrage ne dépende pas seulement des faits, mais aussi des circonstances dans lesquelles ils sont réalisés. Or cet ouvrage invite clairement son utilisateur à limiter le cadre de la définition du péché à celui institué. La procédure de classification des péchés entre les catégories vénielles et mortelles est donc réduite à sa forme la plus simple par mécanisation du système.
B - La mécanisation du système
A l’image de beaucoup de jugements conditionnant la possibilité du croyant de continuer à postuler pour sa place dans l’au delà, la Réforme Tridentine a résulté en une mécanisation des décisions qui auparavant devaient être de nature plus systémique. Un système « déjà pensé » est donc progressivement mis en place pour assurer le moins d’initiative possible à un membre du clergé susceptible de porter un faut jugement, ou de faire le mauvais choix. C’est un système préconçu par la direction savante de l’institution qui définit sur critères précis de la validité d’une candidature à prétendre au Salut Eternel. Le projet a pour but d’améliorer la qualité du service par la réduction des marges d’erreur, et donc d’assurer un filtre plus fiable des croyants les plus méritants.
Évidemment, un tel angle d’approche invite à première vue à concevoir deux mouvements en sens contradictoires dans le processus de réforme, et dans la façon d’améliorer l’emploi des ressources humaines en membres du clergé. Si d’une part, les séculiers sont sensé être rendus plus efficace par l’usage de cet outil de classification des péchés, ce n’est pas autant par l’augmentation effective de ses compétences critiques et intellectuelles, que par la mécanisation de son jugement - et donc de la diminution de son degré d’initiative. L’efficacité du processus de sélection des âmes saines passe donc par la mécanisation du système par la direction pensante, et par la réduction de l’initiative des agents intermédiaires.
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III – Le consommateur
A – L'assurance d'un investissement sûr.
A échéance, c’est bien la communauté catholique dans son intégralité qui doit profiter de cette initiative. L’individu est invité à investir sa dévotion dans un système qui se veut plus sûr : il serait moins risqué car il serait standardisé par une élite théologique pensante dans les moyens de production dévotionnelle suggérées. C’est donc un système qui repose sur la confiance en autrui, et en particulier aux preneurs de décision. Le savoir du petit clergé est lui limité à la consultation d’un ouvrage en langue vernaculaire. Le résultat de l’entreprise de transformation serait donc effectivement perceptible par le confessant qui est par conséquent directement affecté par la volonté émanant de la direction institutionnelle de l’Eglise. L’Eglise serait alors plus fermement tenue par l’élite religieuse, et les croyants seraient dans le principe plus directement répondants aux instructions de Rome.
Aussi, ces transformations structurelles peuvent être l’opportunité de rendre quelque peut plus intelligible la situation d’un individu sur son chemin vers l’au delà. Cette emprise permettrait d’encadrer de plus prêt la communauté qui prend donc tout son sens en tant qu’ensemble unitaire. Tous ses membres se sentent plus proches d’êtres soumis à des conditions standard qui définissent individuellement un état personnel de progression vers le Salut. Le Salut des uns dépend ainsi moins du Salut des autres.
B – Une mesure à double courant
Mais le catholique - en tant qu’individu - est par conséquent soumis à un sentiment à double sens. Si d’une part il peut être rassuré sur la définition plus précise des étapes à franchir dans sa quête vers le Salut, en revanche il connaît clairement une réduction de l'investissement à fournir pour atteindre son objectif. L'intensité de son sentiment dévotionnel servant de mesure à sa ferveur religieuse, est aussi représentative de son mérite à obtenir le Salut tant désiré. Le courant contraire susceptible d'avoir été provoqué par cette mesure de structuration peut avoir - en fin de compte - augmenté la nécessité d'investissement spirituelle, réduit l'incertitude de son utilité, mais aussi certainement réduit son efficacité à produire du bien dévotionnel.
Par extension de ce raisonnement, un autre résultat contre-productif peut découler de ces précisions dogmatiques. Si les voies du Salut sont ici plus clairement définies, elles peuvent en revanche laisser les plus fervents catholiques dans un scepticisme plus prononcé encore. Face à l’immensité de la récompense, un investissement dévotionnel ne peut pas être réduit. Au contraire : l’accroissement de la facilité d’accès au Salut nécessite en compensation, une plus forte intensité dévotionnelle. Cela permet d’atténuer le sentiment d’indignité à être récompensé ; cette conscience morale d’un écart entre l’investissement et l’immensité de la récompense qu’on ne mérite que si on sent avoir suffisamment contribué à la hauteur de la juste valeur ressentie de ce qui est gracieusement offert. Le système de compensation est basé sur un principe méritocratique qui est rendu plus difficile encore : la récompense toujours immense, n’est payable que par des biens dévotionnels de valeurs alors réduites par ces processus de simplification institutionnelles comme celles instaurées par Benedicti dans « la somme des pechez ». L’investisseur subit en fait ces mesures comme une augmentation d’une dette envers Dieu. Avoir accès à une fonctionnalité technologique plus efficace pour l’accès au Salut - en cette époque de crise religieuse - revient à bénéficier d’une avance de fonds en provenance d’une banque de l’au-delà, comme un prêt dont le taux est évolutif avec son sentiment de culpabilité et d’indignité. Comment donc combler ce déficit ? Ce règlement de compte ne peut avoir lieu que dans le Purgatoire par la souffrance de la purification. Pour éviter ces surplus de dépenses, il faut réagir dans ce bas monde par une intensification des pratiques dévotionnelles. C’est par cet effort accru et déraisonnable pour l’état de santé humaine que des hommes de conscience forte comme Martin Luther cherchent à compenser leurs dues au prix de leur état de santé. Certains peuvent alors avoir le sentiment de rencontrer une impasse, pouvant ainsi encourager les moins fous à trouver d’autres moyens technologiques que celui dans lequel ils avaient pourtant déjà tant investis.
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CONCLUSION
Cet ouvrage est donc à replacer dans un processus de contre Réforme qui a eu des effets particuliers et effectivement définissables sur les sujets ciblés. Partant d’une réflexion en amont du système hiérarchique de l’institution ecclésiastique, Jean Benedicti fourni des instructions au bas clergé dans le but de renforcer l’unité de la communauté catholique face à la menace protestante et à la fuite des fidèles. Engagé dans un phénomène de concurrence technologique d’accès au Salut, l’Eglise catholique a cherché à renforcer la qualité de ses prestations en commencant par celle du bas clergé. Afin de maintenir une emprise institutionnelle forte à tous les niveaux de la hierarchie, le système se veut simplifié et mécanisé pour standardiser son focntionnement partout où il s’applique. Mais comme toute action globale, elle a des conséquences qui peuvent agir dans les deux sens sur les flux de fidèles entre les deux confessions du marché. Par la plus claire définition des étapes à franchir sur la voie vers le Salut Eternel, l’Eglise catholique peut espérer gagner en crédibilité grâce à une meilleur transparence des règles d’accès au Salut, réduisant ainsi l’angoisse dans l’avenir directe des investisseurs. Mais d’autres conséquences peuvent aussi être responsables de la fuite des fidèles : la définition plus claire de ces moyens qui se veulent plus faciles à employer imposent aussi au croyant une plus forte nécessité en apports dévotionnels pour venir compenser la croissance du sentiment d’indignité. En ces temps de crise religieuse, tout emploi d’une avance dévotionnelle est un risque accru qui dégrade la crédibilité d’un accéder rapide à l’au-delà.