Etude d’un Rituel :
Les quêtes de répit
Introduction. Description du cadre: un rituel d'un autre temps.
Situation religieuse de l'Europe à l'époque moderne.
L’historien Denis Crouzet illustre en une seule phrase l’ambiance mais surtout la complexité du début de l’époque moderne en occident : « le XVIème siècle est avant tout un siècle de la religion. ». Mais cette citation ne prend sens que pour un public averti.
A la sortie de ce que les historiens ont pris l’habitude d’appeler « la Renaissance » vient une période à deux visages. Aujourd’hui, la mémoire collective du XVIème siècle occidental est entretenue par deux images qui peuvent paraître en opposition. Il s’agit d’une part de l’âge de la croissance démographique qui donne suite au désastre de la Peste Noire et des grandes innovations culturelles : les découvertes des explorateurs sont des évènements d’autant plus marquants que l’invention de Gutenberg en contribue grandement à la diffusion de la culture écrite. A cette vision d’un âge d’or aux apparences prospères s’oppose pourtant le souvenir des guerres de religion et des enjeux théologiques de l’époque : les confusions dogmatiques remettent en question la foi de nombreux croyants. Soumis à l’intransigeance religieuse de la pré-Réforme puis à la rigueur tridentine, les catholiques n’ont de cesse de craindre un Dieu punisseur qui ne se montre miséricordieux que si la pureté des âmes implorantes est suffisante. Mais il en est de la nature de ces pauvres âmes de ne jamais même se suffire à elles même. Jean Delumeau l’a souligné ; le rôle de la peur est centrale dans la pratique dévotionnelle. On a peur de l’enfer, peur de la mort subite, peur d’être excommunié – et on a peur de voir les nouveau-nés mourir sans être baptisés ou ondoyés… C’est cependant par cette même dévotion que le chrétien recherche le sentiment de sécurité.
Il s’agit en effet d’un univers dans lequel Dieu est omniprésent : il se ressent partout et en tout. Tout émane de sa volonté et sa parole est la cause du monde. Le hasard n’a donc pas sa place. La Religion est le premier fil directeur de la vie : dans chaque moment de la vie est contenu une part de religieux. Toute origine et causalité n’a d’autre justification que son origine divine, ce qui laisse place à l’interprétation. C’est un monde magique, spirituel et irrationnel qui ne s’explique que par l’intervention de Dieu. Dans ce cadre, l’Homme évolue en tant qu’agent en quête d’un bien qu’il ne peut trouver sans l’appuie de l’Eglise. Elle est le relais technologique qui lui permet l’acquisition de ce qui est la raison même de son existence : l’obtention du Salut éternel pour son âme.
Signification et appréhension de la mort
En vue de l’étude du rituel qui suit, il me paraît indispensable de restituer le contexte culturel et religieux et de comprendre la place importante accordée à la mort dans cette société si différente de celle que nous connaissons aujourd’hui. Les phénomènes décrits dans ce travail se déroulent dans un temps où les hommes avaient une autre approche de la vie et des fins dernières. Un exemple frappant de cette différence culturelle se trouve dans les Artes Moriendi, ces opuscules qui préparent les chrétiens à leur fin. Sur le lit de mort, des gravures y décrivent le moment où le chrétien - à ses dernières heures - est tiraillé, entre d’un coté les tentations diaboliques et plaisirs profanes, et de l'autre coté les anges des cieux qui veulent l’accueillir au paradis. Le future défunt a eu le temps d’une vie pour préparer son âme à cette rude épreuve.
Il était en effet prévenu par l’église : il se doit d’avoir un comportement religieux exemplaire afin de mettre toutes les chances de son coté d’obtenir le Salut éternel – car tel est l’enjeu d’une vie chrétienne de l’époque moderne. Il n’en tient donc qu’à la responsabilité de chacun de veiller au Salut de son âme. Il existe cependant une catégorie d’individus qui n’a jamais eu l'opportunité de postuler à une vie meilleur après la mort. Sans recours, ils sont directement condamné à une éternité d’errance et de souffrances : ces pauvres âmes sont celles des enfants mort-nés ou morts prématurément.
Pour beaucoup cependant, il n’est pas concevable qu’une âme aussi innocente que celle d’un enfant nouveau né soit déjà condamnée à une après vie aussi dramatique. Il a donc existé une solution pour leur condition. Très officieuse, cette dernière permet pourtant le rétablissement d’une harmonie entre morale religieuse et doctrine de l’Eglise. La quête du répit est un rituel qui peut sauver l’enfant sans renier les principes dogmatiques. Le développement suivant est une tentative d’analyse et d’étude de ce rituel sur trois axes : il s’agit en premier lieu d’expliquer en quoi un enfant mort-né est une cause de la pratique d’un rituel aussi dérangeant. Un tel phénomène survenant dans un tel contexte religieux est perçu comme un signe, laissant place à l’interprétation. Compte tenu des catastrophes présagées, le répit est perçu comme étant l’unique recours possible. La deuxième partie du travail est une description du rituel du répit avec des extraits de sources historiques à l’appui. On cherche à y déterminer la nature de ce rituel, quels individus le pratiquent, comment il est organisé, et ce qu’il apporte de l’accomplir. Finalement, la dernière partie de l’étude est une tentative d’approche des rapports expérimentés et partagés par les individus qui pratiquent le rituel du répit : quelle est leur action sur le monde, quels sont leurs moyens d’action, quels rapports dévotionnels établissent ils et comment les subissent-ils ?
I – L'enfant mort-né.
A- Description d'un phénomène
Par nature, la mort a quelque chose d'incongru et d'insupportable, surtout quand il s'agit de la mort d'un enfant. Or ce phénomène n'est pas rare à l'époque moderne. Ce qui ne lui empêche pas de revêtir une dimension dramatique pour les survivants. La mortalité infantile est encore considérable à l'époque moderne, et surtout en son début. Ces tragédies de la vie sont sans doutes à l'origine des encouragements de l'église à faire baptiser les nouveaux nés le plus rapidement possible. Il s’agit de prévenir la mort spirituelle de l’enfant : en connaissance de cause, ce que les parents peuvent espérer de mieux, c’est que Dieu et les intercesseurs assurent le Salut de l’enfant : ils en formulent donc la demande afin qu’il naisse vivant, pour qu’il puisse au moins recevoir le baptême. En effet, il est fondamental que ces nouvelles âmes soient placées sous la protection de Dieu et purgées du péché originelle le plus rapidement possible, car ils ne sont jamais à l'abris d'une mort précoce. C'est leur vie après la mort qui est en jeu: selon que l'enfant ait été intégré à la communauté chrétienne ou pas change fondamentalement sa destinée dans l'au-delà. Il y a cependant ces individus pour lesquels la question ne se pose même plus: les enfants mort-nés n'ont même jamais eu l'opportunité de voir la lumière, et ces âmes innocentes sont pourtant déjà condamnées.
Quelle est donc la destinée de ces enfants morts de manière trop précoce? Le dogme chrétien de cette époque définit une antichambre du paradis: le purgatoire est destiné à purifier les âmes des chrétiens avant que ne leur soient ouvertes les portes du paradis. Ce passage vers l'autre monde est impossible d'accès à une âme qui n'a jamais reçu le sacrement du baptême. Une autre destinée est réservée à ces enfants d'infortune puisqu’ils sont privés du regard de Dieu. Ils sont condamnés à la peine du dam, voués de manière inéluctable à errer en souffrance dans les Limbes pour toute l'éternité.
B – Une société interprétatrice de signes: vivre les conséquences d'un drame.
Il paraît inutile d’insister sur le caractère dramatique de l’événement. La perte soudaine de leur enfant prive les parents de leur descendance. Mais le cadre religieux dans lequel se déroule le triste événement revêt à ce dernier des attraits très particuliers puisque son ampleur doit également se mesurer dans le domaine spirituel. Le fait que l’enfant soit mort sans baptême signifie qu’il n’a jamais été porté sous la protection de Dieu. Il est donc voué à lui même, ni dans les flammes de l’enfer, ni au coté de son Créateur, mais dans un lieu délié de tout rapport à l’univers puisque ce dernier ne se rattache ni au monde des vivants, ni à celui des morts chrétiens. L’incertitude de sa condition contribue à l’angoisse générale des hommes face à la mort: celle de l'enfant mais aussi la leur. Si l’enfant est le premier à être condamné, les survivants sont eux aussi mis à rude épreuve. La naissance d’un mort-né n’est pas un bon signe : il s’agit d’une manifestation divine qui peut facilement laisser place à des interprétations très pessimistes. La nature superstitieuse de ces sociétés peut provoquer des inquiétudes relatives à leur propre devenir après la mort : c’est l’expression de l’angoisse, les doutes portés à l’égard de leur éligibilité au Salut éternel qui regroupe des paroisses entières dans un mouvement de dévotion général en vu de prier Dieu de sauver leur âme. Parmi ceux la, les parents de l’enfant sont ceux qui ressentent la plus grande culpabilité. Ils se sentent directement responsables du sort tragique de l’enfant puisqu’ils n’ont pas été capables de veiller sur son âme, de même qu’ils n’ont pas pu lui offrir une sépulture en terre sainte.
Dieu aurait choisi de priver ces hommes et ces femmes de leur enfant, et il a choisi de les rendre coupable d’avoir condamné une âme innocente à des souffrances éternelles dans ces lieux indistincts que sont les Limbes. Le désespoir des parents s’exprime dans les moyens auxquels ils font recours pour sauver leur âme et celle de l’enfant mort-né. Il est possible que la peur soit un des moteurs qui engendre les réactions des parents face à cette situation effroyable. La seule solution qui se présente à eux est transgressante des lois de la nature et de celles de l’église. Seul un miracle peut faire l'impossible: sauver une âme déjà perdue dans l’au delà. Comment provoquer ce miracle? Il a été de la croyance populaire qu'un rituel de don de soit et de dévotion totale peut exprimer la foi nécessaire à s'approprier la miséricorde de Dieu par un intercesseur. Encore faut il que ce rituel soit efficace et avant tout tolérée par la religion. Mais compte tenu de la gravité de la situation, elle est admise à la fois par les sociétés laïques et religieuses. Dans certains cas, l’engouement religieux que suscitent ces mouvements encourage l’organisation de certaines églises pour étendre l’écho de leur sainteté. Ces élans de foi sont canalisés par ces lieux saints au grand bénéfice de leur notoriété – arme majeure du monde catholique dans cet âge où les confessions se font concurrence. Ce dernier recours envisagé - solution ultime face à cette situation panique – est le recours au répit.
C – Réactions à la souffrance : usage du répit comme seule solution.
Il paraît évident que les parents ressentaient très douloureusement cette situation. Cette vision du destin de l’enfant mort sans baptême hérité de Saint Augusin leur est difficilement acceptable, elle a toujours été synonyme d'incompréhension et d'angoisses. Quelque soit la manière dont soit mort l'enfant avant sa naissance, les parents pouvaient se résigner à sa mort physique mais pas à sa mort spirituelle, car une destinée tragique attendait alors l'âme du nouveau-né. Comment vivre avec un tel souvenir et avec cette tâche permanente dont est marquée l'âme des survivants? Quelles en seront les conséquences sur leur propre sort le jour de leur mort lorsque sera pesée leur âme face aux portes du paradis?
Lorsque l’âme d’un nouveau né est vouée aux Limbes, c’est toute la communauté des survivants – ceux qui ont connaissance du phénomène - qui peut se sentir affectée. Le malheur existe clairement à l’époque moderne, et la vie de chacun peut en être imprégnée. Les pluies rouges-sang, les catastrophes naturelles et les naissances d’animaux difformes sont autant de signes divins qui préviennent le monde chrétien qu’ils sont constamment soumis à un regard arbitreur, et que le mérite de leur âme est évaluée avant l’accès à toute vie éternelle. Dans ce contexte, la venue au monde d’un enfant mort-né ne manque pas non plus de sens. Le phénomène en soit est terrible. Mais le drame est à double tranchant, puisque l’enfant ainsi né ne peut être enterré en terre consacrée. Il est donc physiquement exclu de la communauté chrétienne. La violence ainsi faite au petit n’est elle pas pire que la mort ? Face à cette épreuve envoyée par Dieu, il s’agit donc de réagir et faire preuve de sa foi. Il importe peu que la réaction de ces êtres en peine soit une réponse destinée à sauver plutôt leurs âmes que celle du petit. Peut être un peu des deux. Mais il doit être noté que dans les deux cas, le fait mobilise tous ces individus en un même lieu pour donner suite à cet appel divin par un élan dévotionnel intense et commun.
Focalisant sur la cause de l’effroi, il faudrait agir sur le statu au sein du monde chrétien de l’enfant mort-né pour remédier à l’angoisse provoquée. Or ce dernier n’a sa place que dans les Limbes : le dogme chrétien ne lui prévoie malheureusement aucune autre alternative. C’est l’accomplissement du baptême qui fait la différence entre cet être damné, et un enfant inhumé en terre sainte. Or ce sacrement ne peut être exécuté que si le receveur est vivant. Sans ce sacrement, l’enfant mort-né n’a aucune chance d’un jour pousser les portes célestes. Pour tenter de remédier à cette fatalité, certains imaginèrent donc des substituts au conventions religieuses, comme d’aller exposer la petite dépouille devant une image ou une figure miraculeuse avec l’espérance que l’enfant revienne à la vie ne serait-ce qu’un bref moment ; et ce répit entre deux morts autoriserait le sacrement. Seul ce miracle: l'apparition de signes de vie - autorisait le baptême, puisqu'il était sacrilège de baptiser un mort. Or ces signes miraculeux n'apparaissaient qu'en certaine circonstances, grâce à l'intercession de la Vierge, d'une sainte ou d'un saint - soit dans l'espace domestique au moment de la naissance, soit dans certaines chapelles on église paroissiale au cour des heures, des jours ou des semaines qui suivaient.
Peut être faut il aussi insister sur le caractère extraordinaire de ce phénomène. Le répit implique une prise de risque conséquente pour le chrétien : il s’aventure dans une nébuleuse d’incertitudes, perdu entre d’une part l’interdit moral et l’éthique du monde chrétien, et d’autre part les lois et les règles qui la transgressent. Peut être oberve-t-on ici l’intensité avec laquelle ces croyants s’investissent dans la préservation de l’âme de l’enfant, et aussi des leurs par la même occasion. Afin d‘exposer un petit corps inanimé dans un sanctuaire, on peut aller jusqu’à déterrer les dépouilles même plusieurs jours après leur ensevelissement. Un tel acte frappe naturellement l’imagination, et il peut paraître déraisonnable même pour une cause aussi noble. Autant d‘audace ne s’accompli pas sans une grande appréhension. En suite vient le voyage de la petite communauté jusqu’au lieu d’un sanctuaire. Ces derniers sont souvent connus pour avoir vu s’y accomplir de tels miracles - et devant l’image sainte d’un intercesseur est déposée le cadavre parfois déjà en processus de décomposition. Ce déplacement peut prendre plusieurs jours sur un trajet de plusieurs dizaines de kilomètres. La mère, même après avoir accouchée, est parfois dans le cortège du voyage saint et éprouvant : les accumulations de toutes les difficultés de ces faits accomplis sont autant de preuves de dévotion produites par la communauté qui vient chercher une faveur.
Le répit leur apparaît alors comme la seule alternative possible pour restaurer l’harmonie. Ces réactions à la naissance d’un enfant mort-né illustrent l’importance accordée par les contemporains à cette quête hors du commun. Afin de mieux comprendre ce que recherchent ces pèlerins d’un genre très particulier, procédons à l’étude en détail de ce rituel que viennent pratiquer ces croyants après s’être donnés tant de mal.
II – Description du rituel
A - Définition du répit
Dans « Les enfans mort-nés ressucités par l’intercession de Notre Dame de Benoîte-Vaux » (Notre-Dame de Benoîte-Vaux, Pont-à-Mousson, 1659), le père Gastellet rapporte l’exemple d’un petit mort-né qui fût sauvé par la grâce de la Vierge. Le 12 juillet 1644, la femme de Dieu-donné Tours, un bourgeois de Châtelet-sur-Moselle, accoucha d’un enfant qui fut « reconnu sans aucune apparence de mouvement, de palpitation, de batement de cœur, ou d’autre signe de vie », de sorte qu‘on ne put lui donner le baptême. La mort ayant été constatée, l’une des femmes, Anne Cordier, « fort dévote, touchée de tendresse pour cet enfant qu’elle tenoit entre ses bras, le recommanda hautement et à voix intelligible à Notre-Dame, et porta ses pères et sa mère à luy faire un vœu, afin qu’elle leur obtint de Dieu que s’il voulait les punir dès cette vie pour leurs crimes, il les châtiât de quelqu’autre façon il plairoit à sa bonté, pouvu qu’il voulût rendre la vie à leur enfant et le mettre en état de recevoir sa grâce en recevant le saint Sacrement de baptême ».
Des parents désespérés et qui se sentent coupables, une dévote sensible à la destinée de l’enfant qui suggère d’invoquer la Vierge, et en plus, un curé qui accepte que l’on porte l’enfant à l’église paroissiale sur l’autel de Notre Dame de Pitié. Est-ce parce qu'une première exposition n’avait pas abouti ? Toujours est-il que le corps fut porté à Charmes, dans la chapelle des religieuses du tiers ordre de saint Dominique, où l’on honorait la Vierge de Benoîte-Vaux « en l’une de ses images en papier, laquelle ayant été jetée en un incendie qui menaçoit la ville l’avoit éteint, et qui avoit été trouvé parmi les cendres et les restes de l’embrasement sans avoir été brûlée ». On plaça l’enfant devant cette image « et de plus on luy en appliqua encore une autre plus petite qui représentoit la même Vierge de Benoitevaux sur l’estomach ».
Très vite la nouvelle de l’exposition se répandit dans le bourg et plusieurs personnes rejoignirent ceux qui imploraient la Vierge. Quatre heures passèrent ainsi en prières ; « l’on touchoit l’enfant à tout moment et il n’y avoit point d’esprit de vie ». Le soir vint et les plus fervents résolurent de continuer à prier toute la nuit. Peu après, une religieuse qui avait achevé sa prière prit le bras gauche de l’enfant. Elle « reconnut sensiblement le mouvement du pous, et le regardant au visage, elle vit que de pâle et mort qu’il étoit auparavant, il avoit pris une couleur vermeille ; elle craignit qu’il n’y eut de l’illusion et que le désir de voir un miracle ne luy fit crére qu’il étoit fait ; elle ne dit rien de ce qu’elle voyoit jusqu’à ce qu’elle en eût fait une troisième épreuve ; alors elle dit à l’assemblée : ‘Priés Dieu, je sens le pous de l’enfant !’ Les autres approchèrent pour être plus assurés de la vérité qui fut si bien reconnue que l’enfant fut baptisé ». Les fidèles chantèrent un Te Deum en action de grâces. Pendant une demi-heure, on continua à sentir « le mouvement du pouls, le battement des artères » et à constater « la couleur vive du visage, et même de la sueur en quelque partie du corps ». Une heure après le baptême, le pouls de l’enfant commença à faiblir progressivement ; « ses petits membres qui étoient mols et souples comme ceux d’un enfant plein de vie se roidirent après qu’il eût éxpiré entre onze et douze heure de nuit ».
Suite au constat dramatique de l’enfant mort-né, les parents et famille –conscients de la gravité du moment- s’empressent de porter la dépouille en un lieu saint, s’attirant autour d’eux les pieux et les pèlerins. Un lieu consacré comme une pierre d’autel, ou une image sainte peuvent constituer des supports idéaux à ces élans dévotionnels, pour tenter d’y exposer l’enfant au regard de Dieu. Dans les sanctuaires réputés, en revanche, rien n’est laissé au hasard. Une petite table est disposée à proximité de l’image efficace pour qu’on y dépose l’enfant. Il est mis à nu et allongé dessus. Exposer le corps d’un mort devant une image miraculeuse n’est pas un geste exceptionnel en ces temps de foi. De cette exposition, on attend une merveille : la réparation, grâce à l’intercesseur, du cours brisé d’une vie – un retour, parfois même bref, à la vie. Les annales des sanctuaires savent relater ces phénomènes pour parfaire leur réputation et étendre la sainteté de leur lieux de culte. Cette communication était importante alors que sévissaient en Europe les tensions interconfessionnelles.
Une fois déposé en lieux saints, vient la veillée du mort-né. Les personnes sont rassemblées autour de l’enfant et le regardent avec grande attention : on guète un signe de vie annonciateur d’un changement d’état du corps. Le temps s’écoule entre le moment où l’enfant est démailloté, et celui où se manifestent les « signes de vie ». Ce temps est extrêmement variable, allant d’une seule journée à parfois plusieurs semaines. Se met alors en place toute une véritable liturgie du répit, en attendant le miracle. Non seulement on prit avec ferveur, on récite les litanies de la Vierge, mais on fait dire une messe, pour peu que le curé y consente. Et – C’est souvent au moment de l’élévation, ce temps fort de la messe, que l’un des fidèles, plus attentif ou mieux placé que les autres, commence à observer les premiers frémissements de la vie. Il s’empresse alors d’annoncer à tous la bonne nouvelle ; il y a une grande fierté à être le premier à pressentir le retour de la vie dans le corps inerte. L’apparition des premiers « signes de vie » ouvre la séquence miraculeuse, le répit proprement dit, une sorte d’apothéose pour tous ceux qui s’y sont associés. Il arrive que cette ferveur ne produise aucun résultat, mais certains sanctuaires affichent des résultats exceptionnels : à la chapelle Notre-Dame de Beauvoir à Moutiers-Sainte-Marie, le « livre des mort-nés » consigné dans le registre paroissial stipule que ce sont 336 répits qui ont eu lieu parmi 361 enfants exposés entre 1666 et 1673. Soit un rendement de plus de 93% !
Le répit est donc avant tout un miracle. Comment se définit-il ? Un miracle ne peut être considéré comme tel que lorsque le phénomène est connu et admis par une communauté de croyants. C’est le rôle que se sont donnés certains sanctuaires : la tenue de « livres de mort-nés » contribue à la diffusion de la sainteté des lieux : ceci participe bien entendu à la réalisation de « miracles » en ces lieux. Un individu qui crie au miracle ne sera crédible que dans ces circonstances particulières où le sentiment religieux est présent, et où d'autres individus auront ressenti le même élan de dévotion provoqué par cette manifestation divine. La pratique théurgique n’a donc de sens que si elle est pratiquée en tant que rite collectif.
B - Partis en présence
Quels sont donc les différents partis en présence lors de la réalisation de ce rituel du répit ? On compte premièrement les personnes qui sont présentes lors de la naissance de l’enfant : puisque c’est à ce moment et en ce lieu que commence le drame. Parmi eux peuvent être distingués les parents inconsolables de l’enfant, et en particulier la mère pour qui cette labeur n’a pu être ressentie que comme une épreuve antécédente à un châtiment divin encore à venir. Or avant même que le père ne soit impliqué, ce sont les femmes qui assistent la mère dans son accouchement qui sont au courant de l’abattement du malheur : elles sont donc directement impliquées dans le ressenti du sentiment de l’instant – et en particulier l’accoucheuse. Elles sont toutes face à un phénomène qui fait l’objet d’immenses élans dévotionnels parmi les croyants catholiques, et sont en avant poste pour contribuer au processus rituel du répit. Sont en suite informés les autres membres de la famille et les proches qui sont alors tous rattachés au même sentiment religieux. Le père - qui n’est pas présent au moment de l’accouchement – n’est pas moins affecté que la mère. C’est cependant souvent elle qui prend la décision d’aller exposer l’enfant dans l’espérance de voir montrer quelques signes ultimes de vie. Or l’enfant peut être directement apporté au père après l’accouchement, et il arrive qu’il n’attende pas de se faire prier pour se rendre lui même déposer l’enfant en un lieu saint. Le drame ne passe pas inaperçu ; la communauté et autres pèlerins se réunissent autour du petit corps inanimé pour y apporter leurs prières.
Une fois la grave décision prise d’aller exposer le corps de l’enfant, le cortège se met en route dans la quête du répit ! Le père en est souvent le porteur du lourd far d’eau : soit parce qu’il ne supporte pas que son enfant soit enterré en terre profane, soit parce qu’il était absent lors de la naissance et qu’il veut tout faire pour n’avoir rien à se reprocher. A défaut du père, ce sont les grand parents qui décident d’aller exposer l’innocent – ou parfois un frère, un cousin dans la détresse - une belle sœur ou même une voisine compatissante peuvent également être du voyage. On n’abandonne pas un couple dont l’unique espérance est de faire ouvrir les portes du ciel à un enfant mort avant d’être né. L’espérance du répit met à l’épreuve les solidarités familiales. Finalement, la mère peut être du voyage aussi, comme portant sa croix en signe de dévotion suprême. Sur le chemin vers le sanctuaire qui peut durer plusieurs jours, le cortège peut être rejoint par des pèlerins en quête eux aussi de Salut.
Une fois parvenus au sanctuaire, le petit groupe de pèlerins franchissent la porte du lieu saint avec le petit corps du mort. Le geste ne peut pas être anodin – il est facilité lorsqu’il est effectué sur recommandation d’un curé. L’enfant est alors directement posé devant l’image miraculeuse, sur le tombeau du saint, ou devant les reliques. Dans les sanctuaires réputés, le groupe est vite rejoint par un petit cercle de personnes habilitées par le curé à les accompagner dans leur quête du miracle. Ce sont essentiellement des femmes. Il arrive aussi parfois que la population entière des lieux viennent entourer les malheureux. Pour organiser le travail efficacement, une matrone est responsable de la surveillance du corps de l’enfant. Elle organise les longues veillées autour du mort-né, et elle déclare l’effectivité des changements sur le corps de l’enfant qui permettraient son baptême sur condition. La famille et les pèlerins sont présents et efficaces par leurs prières. Finalement, le notable du village intervient une fois le miracle accompli pour enregistrer le répit.
C - L'organisation du rituel
Le Rituel en lui même commence des lors où tout ce monde concerné est regroupé autour du même malheur : la naissance de l’enfant mort-né. La vive focalisation sur ce phénomène n’est pas surprenante : en tant que chrétiens témoins du drame, ils sont tous concernés par la signification que peut porter cette manifestation de Dieu. Il s’agit donc d’agir en conséquence de ce fait ; une action collective qui permettrait de contre balancer le sentiment de culpabilité qui émane de la vision et de la connaissance de cet innocent pourtant déjà condamné. C’est par la réalisation d‘un rituel commun et collectif qu’une action concrète sur le monde peut être envisagée. Au cours de tout le processus rituel, l’enfant est toujours au centre d’une passion qui met à l’épreuve les solidarités et révèle les ressorts profonds de l’âme humaine. Remonter ainsi de la mort reconnue à la vie apparente suppose l’intervention d’un pouvoir thaumaturgique qui n’appartient qu’à Dieu. Lui seul, dans sa grande miséricorde , peut réaliser le vœu des parents , après une intercession en leur faveur. L’apparition de signes de vie manifeste aux yeux de tous que la demande de grâce a bien été entendue.
C’est l’accoucheuse qui – la première constate la mort de l’enfant. Aussi émue que la mère, elle en transmet la mauvaise nouvelle à la famille et aux proches qui sont à l’extérieur de la salle d’accouchement. Cette annonce et le constat effectif de la mort de l’enfant sont l’initiation d’un rituel entrepris dans une ambiance panique. C’est en un espace de temps très réduit qu’est décidé et entrepris le pèlerinage vers un lieu saint où ils espèrent tous obtenir le répit de l’enfant mort-né. Le chemin est difficile et éprouvant, surtout si la mère fait elle aussi parti du cortège. Le voyage est entrepris sans grands préparatifs, et surtout sans détermination précise d’une date. Le couple n’envisage en effet jamais qu’ils puissent avoir besoin de faire recours à un voyage au sanctuaire pour sauver l’âme de leur nouveau né : cela pourrait en effet leur attirer le malheur !
Une fois parvenu en lieu saint - préférablement un lieu réputé pour l’accomplissement de tels miracles, comme un sanctuaire à répit – le corps de l’enfant est déposé de façon à ce qu’il soit placé sous le regard bienveillant et miséricordieux d’un intercesseur, le plus prêt possible de l’objet saint. Il peut s’agir d’une Vierge, de Sainte Marguerite ou de toute autre image, tombeau ou relique réputé pour ses propriétés salvatrices. Dans les sanctuaires réputés, rien n’est laissé au hasard ! Une petite table est spécialement disposée à proximité de l’image pour qu’on y dépose l’enfant. Il s’agit d’une table en pierre ou même d’une table en marbre. Mais le plus souvent, l’évêque interdit que la dépouille de l’enfant soit exposée dans le sanctuaire, et les pèlerins sont contraints de déposer le corps à l’extérieur – toujours avec la précaution de l’approcher le plus possible de l’objet saint afin qu’il soit exposé le plus possible à l’attention de Dieu. L’enfant est alors démailloté et couché sur le dos, droit avec ses bras la tête et les jambes dans l’alignement du corps. Certains témoignages expliquent que cette position permet de faciliter l’observation du corps pendant les veillées. C’est alors le début de la quête de répit en elle-même, et l’attente qui est entamée est le moment qui exprime avec le plus de ferveur les espoirs de voir s’accomplir le miracle. Chaque intervenant a en tête les nombreux répits qui ont parfois été obtenus dans certains sanctuaires.
Dans les sanctuaires les plus fréquentés, des femmes sont habilitées à accueillir les pèlerins se chargent d’examiner le corps de l’enfant pendant l’attente qui dure plusieurs jours voir même plusieurs semaines. Comme pour les corps exposés lors des veillées mortuaires, on prend soin parfois de joindre les mains de l’enfant, en croix sur son ventre. On guette attentivement les signes de vie que peut donner l’enfant : tout un équipement est prévu afin de les mettre plus facilement en évidence. Une plume est placée sous son nez, des mains placées pour sentir son pou, et des chandelles placées toute autour de la dépouille pour favoriser l’observation de tout mouvements du corps. La tentation est grande de procéder à des manipulations : parce qu’un corps vif est un corps chaud, on cherche parfois à réchauffer l’enfant. Des charbons ardents sont même parfois déposés dans une excavation sous la pierre sur laquelle l’enfant est posé, avec l’espoire que la chaleur l’aidera à sortir de sa torpeur mortelle. D’autres cas sont enregistrés où l’on a recours à des eaux salutaires qui ont tant fait défaut à cet enfant non baptisé.
A ces artifices matériels, on préfère néanmoins les intentions spirituelles qui sont bien sûr essentielles en la circonstance. On prie, on récite les Litanies, on fait dire une messe : une véritable liturgie est mise en place avec prières spéciales et messe matinale. Cette demande de messe est de plus en plus fréquente – en particulier au XVIIIème siècle. Cette célébration de l’office divin est sans doutes encouragée par les curés, à un moment où l’église exhorte les fidèles à s’approcher fréquemment des sacrements. Il y a aussi des parents qui ressentent le besoin de se confesser et de communier afin de pouvoir plus efficacement incliner la Vierge Marie, à leur obtenir de Dieu grâce et miséricorde pour ces enfants. Puis survient le moment fort de cet élan dévotionnel collectif. C’est le moment le plus propice à voir se réaliser un miracle ; tout le monde y exprime toute l’intensité de son sentiment religieux focalisé en un même instant, en un même lieu, et pour un même objet ! C’est une force qui est ressentie et partagée par tous les acteurs du rituel.
L’apparition des « premiers signes de vie » ouvre la séquence miraculeuse, le répit proprement dit ; une sorte d’apothéose pour tous ceux qui s’y sont associés. L’annonce soudaine provoque un sentiment intense qui inonde l’assistance. Dieu est présent à ce moment là. La fébrilité s’empare alors de l’assistance, et tout le monde redouble ses prières avec ferveur alors que « sous condition » de l’effectivité d’être vivant, le curé ou la matrone baptise l’enfant. Aussitôt, tout s’éclaire et s’anime. On remercie la Vierge miraculeuse d’avoir permis le miracle. D’autres chants et d’autres prières expriment la joie et l’intensité de la ferveur communautaire. Les cloches sont mises en branle, couvrant prières et chants, submergeant les fidèles transfigurés par ce qu’ils viennent de vivre. Il faut faire partager son allégresse avec l’ensemble du monde chrétien !
D - Quelle est l'apport de l'accomplissement du rituel?
Le miracle achevé et l’enfant enfin enseveli, on s’empresse de témoigner sa reconnaissance à la Vierge. Le moment venu, les parents peuvent se rendre au sanctuaire et se jetter aux pieds de la statue vénérée pour remercier la Vierge de son intercession. Les pèlerins arrivent rarement les mains vides. Selon l’usage, ils font l’offrande symbolique d’une cierge en dire de la longueur ou du poids du petit mort-né. C’est là le plus efficace des remerciements. Les familles les plus riches procèdent à la même offrande en or ou en argent, et font arborer à l’église des Ex-voto. Qu’est ce qu’a changé l’accomplissement de ce rituel si difficile et éprouvant?
Ce miracle permet à la vie de reprendre son cours avec un peu plus de ferveur exprimée envers Dieu miséricordieux. Il a permis de rendre le souffle à l’enfant qui concentrait tous les efforts dévotionnels de toute une famille et de la communauté qui la soutient. Cette étincelle de vie autorise le baptême de l’enfant, et son retour au saint de la communauté chrétienne. Il ne s’agit pourtant d’un baptême quelque peu dévalué par les circonstances de son accomplissement, et on l’appelle « baptême de nécessité ». Comme il a été conféré après un répit, il n’a pas pu respecter l’intégralité du rite. Le répit – malgré son caractère spectaculaire, laisse toujours subsister quelques doutes, et l’enfant doit être baptisé « sous condition » : c’est une manière de s’en remettre à Dieu pour ce qui est du sort final de l’enfant. La personne qui procède à l’ondoiement se contente en effet de faire le signe de croix sur le corps du nouveau-né, et de réciter les paroles consacrées adaptées : « Si tu es vivant, je te baptise au nom du Père, du Fils et de Saint-Esprit ». La priorité est de favoriser le Salut spirituel du nouvel-être : sauver au moins l’âme à défaut du corps. Par ce baptême, c’est toute une communauté de croyants qui retrouve un nouvel espoir d’un jour peut être franchir les portes du paradis.
Le Baptême présumé et hypothétique permet l’attribution à l’enfant d’un prénom. C’est par ce dernier que le nouveau né entre officiellement dans la famille et dans la communauté. Ordinairement, aucun prénom n’est accordé à quiconque ne reçoit pas pleinement le sacrement du baptême. Mais lui attribuer le nom de l’intercesseur sauveur est un façon d’exprimer sa reconnaissance envers le saint en question. Aussi – le baptême permet au corps de l’enfant de se faire attribuer une sépulture en terre consacrée. La plus grande angoisse que d’imaginer son enfant errant sans protection dans l’éternité est enfin congédiée. On est enfin parvenu à la placer sous le regard bienveillant d’un Dieu qui l’ignorait jusqu’alors. L’âme de l’enfant est miraculeusement soutirée des limbes pour enfin trouver sa place aux cotés de Dieu à qui on a fait retrouver la raison ! Par extension, le miracle est également perçu comme le signe que cet élan dévotionnel dont ils ont fait preuve a été suffisant pour faire pardonner la faute présumée de tous ceux qui ont ressentis une part de culpabilité. Le monde retrouve un nouvel ordre en le ramenant à un certain équilibre, et les pèlerins retrouvent de nouveau une certaine mesure de paix en leurs âmes.
III- Rapports partagés et expérimentés par les individus.
Le répit d’un mort né est un instant d’intense émotion collective, de silence recueillis et de paroles qui brusquement fusent, un temps privilégié où le sacré est palpable. Y contribue un ensemble de détails matériels que les textes livrent parcimonieusement, presque à regret, comme pour souligner l’essentiel : le miracle - cet instant de grâce après l’attente angoissée.
Il y a tout d’abord ces odeurs qui flottent dans le sanctuaire : celle, infecte, d’un petit corps livide que la mort a saisi quelques heures plus tôt et que l’on dénude pour l’exposer devant l’image miraculeuse. ; celle de cire chaude et de mèche fumante des cierges que l’on renouvelle autour de l’enfant. Il y a aussi tous ces bruits qui animent le sanctuaire d’une vie particulière : la circulation et les chuchotements des pèlerins qui viennent voir l’enfant exposé, les prières récitées par les proches assemblés. Et puis soudain, cette exclamation qui sort les assistants de leur torpeur : « Il a vie ! ». Toutes ces sensations et le ressenti d’une participation spirituelle active sur le monde résulte en un miracle qui persuade la foule des fidèles que leur dévotion a eu une action sur l’univers. Le rituel particulier du répit est unique, comme c’est le cas aussi pour tout les rituels. Il se distingue par la condensation en un moment, en un lieu, d’un ensemble d’objets et de personnes, de sensations et de sentiments religieux précis qui sont expérimentés par des individus. De part cette combinaison particulière, ces derniers ont un effet particulier tout aussi unique sur l’ordre de l’univers.
La pratique d’un rituel n’est pas anodines – encore moins lorsqu’il s’agit de manipuler un corps sans vie dans un lieu aussi sacré qu’une église. Engager une procédure afin qu’une action miraculeuse ait lieu sur un cadavre est une action qui transgresse les lois de la religion, de l’éthique et de la morale ! Or cette pratique est bel et bien connue des croyants de l’époque. Elle est acceptée, et courante dans les esprits de chacun : faire recours au répit est chose fréquente en cas de naissance d’un mort-né. La pratique de ce rituel incarne donc des valeurs et prend un sens particulier pour les gens qui en font usage. La pratique de ce rituel - en tant qu’élément d’étude anthropologique - est donc révélatrice d’un ensemble de caractéristiques sociales qui méritent d’être considérées.
A - Action sur le monde.
Un rituel est composé d’un certain nombre d’éléments qui composent le monde. Il concentre en lui tout un ensemble de données géographiques, individuelles, culturelles, sociales et religieuses qui ne connaissent de rapport entre eux que s’ils sont regroupés pour une raison. Ce tout est intégré à un système : une alchimie efficace qui permet d’avoir une action sur le monde. Cette combinaison a la particularité de ne prendre de sens en tant qu’ensemble, que sous le terme dénominatif de « rituel ». Le rituel du répit plus particulièrement est le regroupement systématique des mêmes éléments, dans l’espoir d’engendrer à chaque fois une même action sur le monde. Dans le cas d’une réussite, la pratique de ce rituel du répit permet de faire baptiser un enfant mort-né – chose qui aurait été impossible sans l’accomplissement de ce rituel bien particulier.
La pratique d'un rituel est donc la concentration et la condensation d'un ensemble d'éléments composites du monde. La pratique du rituel a pour effet de produire un nouvel ordre à partir de ces mêmes éléments initiaux; les rapports entre ces éléments sont modifiés, ce qui en modifie forcément la lecture du monde. L'univers est compris comme un ensemble, et ses composants ne prennent de sens que s'ils sont mis en rapports les uns avec les autres: c'est le contexte de circonstances qui est considéré dans l'appréhension du monde par chacun. La pratique du répit regroupe des éléments composites du monde comme: un enfant mort-né, une société de croyants d'une religion définie, vivant à une époque définie. Les parents de l'enfant et la communauté chrétienne ne ressentent cette détresse que parce qu'une situation intervient dans un contexte donné: on craint que - l'âme – de l'enfant mort – ne puisse être sauvé - au paradis – tel que ce dernier est définit chez les chrétiens – en occident - à l'époque moderne. Ce sont autant de données qui expliquent l'état du monde pour ces individus à cet instant précis. Le répit est alors la pratique rituelle qui combine l'intégralité de ces éléments et qui permet d'en modifier l'ordre et les axiomes en les réactualisant en tenant compte de nouvelles circonstances. La lecture de ces éléments en est alors modifiée! Le répit est en effet le rituel qui actualise la résurrection de l'enfant. D'un enfant mort-né, condamné à l'errance éternelle dans les limbes, la pratique de ce rituel permet de bouleverser l'ordre premier des éléments qui engendre cette première compréhension du monde, afin qu'il en résulte une nouvelle lecture dans laquelle est comprise que l'âme de l'enfant est sauvée!
Ainsi, la pratique seule de ce rituel permet à la communauté de croyants d’agir sur le monde en expérimentant une combinaison codifiée d’éléments qui le composent. La pratique du répit est comprise comme une démonstration dévotionnelle qui a pour but d'attirer l’attention de Dieu sur un objet – c’est ce dernier qui permettrait le miracle : faire revivre l’enfant mort-né. L'ordre du monde serait modifié par cette intervention divine. Il répond à une demande qui ne trouve de réponse qu'en dieu, et l'intervention de dieu ne survient que suite à la pratique de ce rituel. C'est donc l'expérimentation du rituel du répit qui est le transite, à la source du changement qui intervient dans l'univers grâce à un processus de restructuration. D'autant plus que ce changement n'est pas fondamental en soit; il n'est effectif qu'au saint de ceux qui l'ont pratiqués et vécus.
B – Le moyen d’action
Le répit en tant que rituel est donc un moyen d'action sur le monde: une sorte de condensateur restructurant des éléments composites de l'univers: le monde y entre dans un ordre initial, et cet ordre en ressort modifié par la pratique du rituel!
A la lecture des textes, c'est bien l'ordre de l'univers qui est modifiée: une nouvelle harmonie est instaurée, et la communauté de chrétiens engagés dans la quête du répit retrouvent enfin la paix et la sérénité. Lourde responsabilité que de prétendre avoir un effet sur le monde. Alors comment ce phénomène pourtant effectif peut il être vécu et compris? Il s'agit d'approcher un processus mécanique manipulant des concepts cohérents du monde chrétien de l'époque moderne. il faut respecter ces donnés, et ne pas les remettre en question. Dans un soucis d'objectivité, on ne peut se contenter de lire le phénomène au travers des yeux seules d'un chrétien convaincu: l'interprétation en serait forcément biaisée. Il s'agit donc de chercher comment expliquer la cohérence de ce système de représentation et de restructuration du monde sans en bouleverser la cohérence de sa totalité?
Grâce à la pratique du répit, le monde en est effectivement changé: il est « réparé ». Un lien est donc créée entre les éléments composites de cet univers, et affecte en particulier deux concepts du dogme chrétien qui sont pourtant définis très clairement comme non compatibles! Afin de sauver un enfant des Limbes et de le porter sous le regard protecteur de Dieu, il n’existe nulle autre procédure que de le faire baptiser. Or baptiser un objet sans vie est impossible puisque ce dernier n’est habité d’aucune âme. Le syllogisme voudrait donc que l’enfant mort-né soit perdu à sa fatalité pour toute éternité comme le prévois pour lui le dogme chrétien. Pourtant il est de ferme conviction populaire que l’accès d’une âme au paradis est basé sur des principes d’égalité des chances - et en particulier à la naissance où dans l’esprit des gens, l’enfant est assuré d’être mort innocent ! Ce système de croyance religieuse s’écroulerait donc sans la confection d’un pont de liaison entre le cadavre de l’enfant et le mécanisme religieux d’acquisition du Salut éternel. La chrétienté a besoin de l’intégration d’un « élément joker » dans un système de représentation cohérent. Ce maillon manquant sert comme un « rouage » complémentaire qui trouve une solution à un problème a priori sans issu. Afin que ce système religieux conserve sa cohérence, il s’agit de faire emploi d’un élément extérieur à tout processus rationnel et de faire intervenir un élément extraordinaire. Ce dernier ne peut être autre qu’une intervention divine : le miracle ! Tout en conservant sa cohérence dans une chaîne d’événements représentée par la chrétienté, le miracle permet d’établir la continuité entre deux procédures indissociables sans cette intervention. C’est grâce à ce miracle: le « joker », joué pour huiler les mécanismes du cours de la vie, qu’il est possible de sauver l’âme d’un enfant pourtant voué à une errance éternelle dans le Limbes.
Le baptême, et la venue au monde de l'enfant mort-né sont deux éléments de l'univers. Ils sont tous les deux regroupés dans ce même ensemble auquel Dieu donne un sens par une approche cohérente de la religion. Chaque élément composite de cet univers s'articule donc en fonction des autres. Or le baptême et l'existence de l'enfant mort-né ont deux composants fondamentalement disjoints par des définissions dogmatiques incompatibles. La pratique du rituel du répit fait donc intervenir le rouage qui manque entre ces deux systèmes afin de maintenir la cohérence du monde catholique. Même si le répit n'est pas un rituel admis par l'Eglise, ce dernier lui reconnaît son utilité à préserver le monde d'un chaos sémantique. La pratique du rituel crée donc un nouvel ensemble composite qui peut être réintégré dans le système global de cohérence de l'univers.
C - Les rapports dévotionnels verticaux
La mise en place de ces rituels présupposent l'existence de liens relationnels spécifiques entre les éléments qui composent le rituel. Il s'agit de mettre en rapport l'enfant mort né avec Dieu par l'intermédiaire d'un ou plusieurs intercesseurs. C'est la pratique du rituel par la communauté de croyants qui permet de compléter la boucle: l'enfant mort-né est l'objet du rituel pratiqué par les parents et les autres pèlerins qui sollicitent tous un intercesseur pour obtenir la miséricorde de Dieu. C'est ce dernier qui agit sur l'ordre du monde, mais les pratiquants sont moteurs de la transformation qu’ils font subir à l’interprétation de leur environnement une fois réactualisé. De tous les éléments qui composent le rituel, seule une partie compose le monde : les principes et valeurs spirituelles impliqués sont évidemment d’un autre ordre. C’est par l’intermédiaire de la statue de l’intercesseur que les croyants établissent la boucle de communication. Dans un cycle de va et vient entre deux univers distincts, cette statue est l’élément utilisé comme relais dans une tentative théurgique.
Lors de la prière après la mise en place du corps inanimé de l’enfant face à la statue, les pèlerins invoquent l’intercesseur : il est sollicité afin de mener une action. Il est mis en relation par la prière, par l’intermédiaire de la statue qui n’est elle même en rapport avec les pèlerins que par le biais du corps de l’enfant, vers laquelle la statue et les pèlerins sont tous tournés. La prière est un appel, et le corps de l’enfant constitue l’exposition du problème que concerne cet appel et auquel ils doivent tous faire face. La disposition des individus vis à vis du corps et de la statue permet peut être une interprétation de certains rapports établis entre chacun de ces éléments constitutifs du rituel. Le corps de l’enfant mort constitue le sujet principal du rituel, et la cause du rassemblement. Tous les pèlerins sont autour du corps qui est placé en face de la statue. En termes relationnels pures, il pourrait s’agir en fait de faire participer l’intercesseur à l’observation et donc à la considération du corps inanimé de l’enfant. A ce stade, la statue ne fait que marquer l’emplacement matériel de l’endroit où doit se tenir l’intercesseur. Le moment de la prière constitue un appel : les pèlerins appellent à eux l’intercesseur symbolisé par la statue. Pour être venus à cette statue spécifiquement, les pèlerins font donc appel à un intercesseur bien spécifique. Ils ont fait le trajet jusqu’à sa statue, lui montrant leur dévotion et leur confiance, c’est donc au tour de l’intercesseur de répondre à ces prières. Le rôle de l’intercesseur est alors de faire intervenir Dieu : lui seul peut permettre de résoudre le problème exposé. De part sa proximité avec les croyants, il est considéré que l’intercesseur répond toujours au moins de sa considération aux appels. Supposant le cas ayant été considéré, l’intercesseur peut répondre de la présence de Dieu en envoyant un signe aux pèlerins encore en pleine prière : le signe est transmis par le biais de l’enfant qui montre alors un signe de vis. Ce signe est la preuve de la présence de Dieu parmi eux : leur appel a été entendu, et Dieu accompli le miracle lorsqu’est conféré le baptême à l’enfant, la condition étant l’effective intervention de Dieu. Une ambigüité survient cependant dans le cas où le répit est un échec : il est en effet impossible de savoir si c’est l’intercesseur ou bien Dieu qui a rejeté la demande.
D – L’action subie et sentiments échangés.
Il est important de souligner le caractère exceptionnel de cet événement rituel lors duquel on cherche à faire survenir le divin. Sa pratique est donc également hors du commun, et il s'agit bien de comprendre que tous les intervenants – sauf peut être les religieux – sont novices en sa pratique. Chaque individu expérimente donc des sensations nouvelles. Cette inexpérience est donc propice à l'excitation – et en particulier en la présence d'autant de croyants qui sont tous aussi enthousiastes à l'idée de pouvoir peut être assister à un miracle. Dans ce contexte, chaque geste, chaque son, chaque odeur a une signification. L'atmosphère est propice à voir s'accomplir un miracle. Et au moment de crispation le plus intense en dévotion – lorsque toute la délégation s'attend au prodige – la chaîne de réaction survient: quelqu'un a vu un signe, un autre est d'accord, et ceci justement au moment où ils étaient tous le plus investis dans leur prière. La pratique du rituel a mise la foule en condition pour provoquer le pic émotionnel où tout le monde a ou s'accordé sur l'effectivité du miracle: l'enfant a vécu, lui donnant une chance d'être baptisé sous condition. Il ne s'agit alors plus tellement de savoir si le signe de vie attribué à l'enfant était valable ou non, mais si la vague émotionnelle était suffisamment forte pour que tous s'accordent sur le fait qu'un miracle soit survenu.
C'est donc l'expérimentation ressenti du rituel du répit qui est à la source du changement qui survient dans l'univers, d'autant plus que ce changement n'est pas fondamental en soit; il n'est effectif qu'au saint de ceux qui l'ont pratiqués et vécus. Aux yeux de ces croyants, le monde chrétien entier a subit la bénédiction de Dieu et son pardon par l'accord de ce miracle qui fait revivre l'enfant. C'est la raison pour laquelle les cloches de l'église sont mises en branle pour annoncer au monde l'effectivité de leur action rituelle. Or il se trouve que l'intégrité du monde chrétien qui a connaissance de l'exposition est également intervenant dans le processus rituel du répit, qu'il soit présent physiquement au prêt du corps, ou bien seulement par la prière. Ce rituel a donc la particularité de regrouper un monde chrétien dans son intégrité dans la limite que le permettent alors les moyens de communication, mais cet effectif se confond avec les individus qui pratiquent le rituel. Par conséquent, la simple connaissance de l'existence d'une exposition permet de constater l'effectivité de l'action divine sur le monde. Pour l'intégralité du monde chrétien, l'action rituel du répit est donc efficace!
Conclusion
La quête du répit est un rituel d’un autre temps. Pratiqué dans l’obscurité, partagé entre foi et paganisme, et admis pourtant, c’est un sujet qui fascine. Quelles furent donc les grandes lignes de ce développement ? La condition dogmatique dérangeante d’un enfant mort-né incarne toute l’ambigüité que peut parfois le sens morale de la religion. La catastrophe, pouvant alors être réinterprété sur les lignes d’une bonne conduite religieuse, laisse place à une angoisse panique auquel ne peut remédier que la pratique d’un rituel réparateur efficace : partir à la quête du répit de l’enfant. L’étude plus précise du rituel permet d’en comprendre certains tenants et aboutissants à sa réalisation : la nature du rituel, son organisation et son apport à la communauté montre comment son accomplissement permet de modifier la lecture du monde afin de le rétablir dans un ordre cohérent à la fois moralement et dogmatiquement. Mais ce phénomène ne put être compris sans l’analyse des rapports expérimentés et partagés par les individus : rapports à la fois transversaux et verticaux. Ils montrent par l’emploi de ce rituel, qu’ils savent employer des outils qui répondent à un besoin humain et communautaire : les sentiments qu’ils subissent et font subir, qu’ils échangent et font échanger, sont à la source de la réactualisation de l’ordre de l’univers.
Les quêtes de répit
Introduction. Description du cadre: un rituel d'un autre temps.
Situation religieuse de l'Europe à l'époque moderne.
L’historien Denis Crouzet illustre en une seule phrase l’ambiance mais surtout la complexité du début de l’époque moderne en occident : « le XVIème siècle est avant tout un siècle de la religion. ». Mais cette citation ne prend sens que pour un public averti.
A la sortie de ce que les historiens ont pris l’habitude d’appeler « la Renaissance » vient une période à deux visages. Aujourd’hui, la mémoire collective du XVIème siècle occidental est entretenue par deux images qui peuvent paraître en opposition. Il s’agit d’une part de l’âge de la croissance démographique qui donne suite au désastre de la Peste Noire et des grandes innovations culturelles : les découvertes des explorateurs sont des évènements d’autant plus marquants que l’invention de Gutenberg en contribue grandement à la diffusion de la culture écrite. A cette vision d’un âge d’or aux apparences prospères s’oppose pourtant le souvenir des guerres de religion et des enjeux théologiques de l’époque : les confusions dogmatiques remettent en question la foi de nombreux croyants. Soumis à l’intransigeance religieuse de la pré-Réforme puis à la rigueur tridentine, les catholiques n’ont de cesse de craindre un Dieu punisseur qui ne se montre miséricordieux que si la pureté des âmes implorantes est suffisante. Mais il en est de la nature de ces pauvres âmes de ne jamais même se suffire à elles même. Jean Delumeau l’a souligné ; le rôle de la peur est centrale dans la pratique dévotionnelle. On a peur de l’enfer, peur de la mort subite, peur d’être excommunié – et on a peur de voir les nouveau-nés mourir sans être baptisés ou ondoyés… C’est cependant par cette même dévotion que le chrétien recherche le sentiment de sécurité.
Il s’agit en effet d’un univers dans lequel Dieu est omniprésent : il se ressent partout et en tout. Tout émane de sa volonté et sa parole est la cause du monde. Le hasard n’a donc pas sa place. La Religion est le premier fil directeur de la vie : dans chaque moment de la vie est contenu une part de religieux. Toute origine et causalité n’a d’autre justification que son origine divine, ce qui laisse place à l’interprétation. C’est un monde magique, spirituel et irrationnel qui ne s’explique que par l’intervention de Dieu. Dans ce cadre, l’Homme évolue en tant qu’agent en quête d’un bien qu’il ne peut trouver sans l’appuie de l’Eglise. Elle est le relais technologique qui lui permet l’acquisition de ce qui est la raison même de son existence : l’obtention du Salut éternel pour son âme.
Signification et appréhension de la mort
En vue de l’étude du rituel qui suit, il me paraît indispensable de restituer le contexte culturel et religieux et de comprendre la place importante accordée à la mort dans cette société si différente de celle que nous connaissons aujourd’hui. Les phénomènes décrits dans ce travail se déroulent dans un temps où les hommes avaient une autre approche de la vie et des fins dernières. Un exemple frappant de cette différence culturelle se trouve dans les Artes Moriendi, ces opuscules qui préparent les chrétiens à leur fin. Sur le lit de mort, des gravures y décrivent le moment où le chrétien - à ses dernières heures - est tiraillé, entre d’un coté les tentations diaboliques et plaisirs profanes, et de l'autre coté les anges des cieux qui veulent l’accueillir au paradis. Le future défunt a eu le temps d’une vie pour préparer son âme à cette rude épreuve.
Il était en effet prévenu par l’église : il se doit d’avoir un comportement religieux exemplaire afin de mettre toutes les chances de son coté d’obtenir le Salut éternel – car tel est l’enjeu d’une vie chrétienne de l’époque moderne. Il n’en tient donc qu’à la responsabilité de chacun de veiller au Salut de son âme. Il existe cependant une catégorie d’individus qui n’a jamais eu l'opportunité de postuler à une vie meilleur après la mort. Sans recours, ils sont directement condamné à une éternité d’errance et de souffrances : ces pauvres âmes sont celles des enfants mort-nés ou morts prématurément.
Pour beaucoup cependant, il n’est pas concevable qu’une âme aussi innocente que celle d’un enfant nouveau né soit déjà condamnée à une après vie aussi dramatique. Il a donc existé une solution pour leur condition. Très officieuse, cette dernière permet pourtant le rétablissement d’une harmonie entre morale religieuse et doctrine de l’Eglise. La quête du répit est un rituel qui peut sauver l’enfant sans renier les principes dogmatiques. Le développement suivant est une tentative d’analyse et d’étude de ce rituel sur trois axes : il s’agit en premier lieu d’expliquer en quoi un enfant mort-né est une cause de la pratique d’un rituel aussi dérangeant. Un tel phénomène survenant dans un tel contexte religieux est perçu comme un signe, laissant place à l’interprétation. Compte tenu des catastrophes présagées, le répit est perçu comme étant l’unique recours possible. La deuxième partie du travail est une description du rituel du répit avec des extraits de sources historiques à l’appui. On cherche à y déterminer la nature de ce rituel, quels individus le pratiquent, comment il est organisé, et ce qu’il apporte de l’accomplir. Finalement, la dernière partie de l’étude est une tentative d’approche des rapports expérimentés et partagés par les individus qui pratiquent le rituel du répit : quelle est leur action sur le monde, quels sont leurs moyens d’action, quels rapports dévotionnels établissent ils et comment les subissent-ils ?
I – L'enfant mort-né.
A- Description d'un phénomène
Par nature, la mort a quelque chose d'incongru et d'insupportable, surtout quand il s'agit de la mort d'un enfant. Or ce phénomène n'est pas rare à l'époque moderne. Ce qui ne lui empêche pas de revêtir une dimension dramatique pour les survivants. La mortalité infantile est encore considérable à l'époque moderne, et surtout en son début. Ces tragédies de la vie sont sans doutes à l'origine des encouragements de l'église à faire baptiser les nouveaux nés le plus rapidement possible. Il s’agit de prévenir la mort spirituelle de l’enfant : en connaissance de cause, ce que les parents peuvent espérer de mieux, c’est que Dieu et les intercesseurs assurent le Salut de l’enfant : ils en formulent donc la demande afin qu’il naisse vivant, pour qu’il puisse au moins recevoir le baptême. En effet, il est fondamental que ces nouvelles âmes soient placées sous la protection de Dieu et purgées du péché originelle le plus rapidement possible, car ils ne sont jamais à l'abris d'une mort précoce. C'est leur vie après la mort qui est en jeu: selon que l'enfant ait été intégré à la communauté chrétienne ou pas change fondamentalement sa destinée dans l'au-delà. Il y a cependant ces individus pour lesquels la question ne se pose même plus: les enfants mort-nés n'ont même jamais eu l'opportunité de voir la lumière, et ces âmes innocentes sont pourtant déjà condamnées.
Quelle est donc la destinée de ces enfants morts de manière trop précoce? Le dogme chrétien de cette époque définit une antichambre du paradis: le purgatoire est destiné à purifier les âmes des chrétiens avant que ne leur soient ouvertes les portes du paradis. Ce passage vers l'autre monde est impossible d'accès à une âme qui n'a jamais reçu le sacrement du baptême. Une autre destinée est réservée à ces enfants d'infortune puisqu’ils sont privés du regard de Dieu. Ils sont condamnés à la peine du dam, voués de manière inéluctable à errer en souffrance dans les Limbes pour toute l'éternité.
B – Une société interprétatrice de signes: vivre les conséquences d'un drame.
Il paraît inutile d’insister sur le caractère dramatique de l’événement. La perte soudaine de leur enfant prive les parents de leur descendance. Mais le cadre religieux dans lequel se déroule le triste événement revêt à ce dernier des attraits très particuliers puisque son ampleur doit également se mesurer dans le domaine spirituel. Le fait que l’enfant soit mort sans baptême signifie qu’il n’a jamais été porté sous la protection de Dieu. Il est donc voué à lui même, ni dans les flammes de l’enfer, ni au coté de son Créateur, mais dans un lieu délié de tout rapport à l’univers puisque ce dernier ne se rattache ni au monde des vivants, ni à celui des morts chrétiens. L’incertitude de sa condition contribue à l’angoisse générale des hommes face à la mort: celle de l'enfant mais aussi la leur. Si l’enfant est le premier à être condamné, les survivants sont eux aussi mis à rude épreuve. La naissance d’un mort-né n’est pas un bon signe : il s’agit d’une manifestation divine qui peut facilement laisser place à des interprétations très pessimistes. La nature superstitieuse de ces sociétés peut provoquer des inquiétudes relatives à leur propre devenir après la mort : c’est l’expression de l’angoisse, les doutes portés à l’égard de leur éligibilité au Salut éternel qui regroupe des paroisses entières dans un mouvement de dévotion général en vu de prier Dieu de sauver leur âme. Parmi ceux la, les parents de l’enfant sont ceux qui ressentent la plus grande culpabilité. Ils se sentent directement responsables du sort tragique de l’enfant puisqu’ils n’ont pas été capables de veiller sur son âme, de même qu’ils n’ont pas pu lui offrir une sépulture en terre sainte.
Dieu aurait choisi de priver ces hommes et ces femmes de leur enfant, et il a choisi de les rendre coupable d’avoir condamné une âme innocente à des souffrances éternelles dans ces lieux indistincts que sont les Limbes. Le désespoir des parents s’exprime dans les moyens auxquels ils font recours pour sauver leur âme et celle de l’enfant mort-né. Il est possible que la peur soit un des moteurs qui engendre les réactions des parents face à cette situation effroyable. La seule solution qui se présente à eux est transgressante des lois de la nature et de celles de l’église. Seul un miracle peut faire l'impossible: sauver une âme déjà perdue dans l’au delà. Comment provoquer ce miracle? Il a été de la croyance populaire qu'un rituel de don de soit et de dévotion totale peut exprimer la foi nécessaire à s'approprier la miséricorde de Dieu par un intercesseur. Encore faut il que ce rituel soit efficace et avant tout tolérée par la religion. Mais compte tenu de la gravité de la situation, elle est admise à la fois par les sociétés laïques et religieuses. Dans certains cas, l’engouement religieux que suscitent ces mouvements encourage l’organisation de certaines églises pour étendre l’écho de leur sainteté. Ces élans de foi sont canalisés par ces lieux saints au grand bénéfice de leur notoriété – arme majeure du monde catholique dans cet âge où les confessions se font concurrence. Ce dernier recours envisagé - solution ultime face à cette situation panique – est le recours au répit.
C – Réactions à la souffrance : usage du répit comme seule solution.
Il paraît évident que les parents ressentaient très douloureusement cette situation. Cette vision du destin de l’enfant mort sans baptême hérité de Saint Augusin leur est difficilement acceptable, elle a toujours été synonyme d'incompréhension et d'angoisses. Quelque soit la manière dont soit mort l'enfant avant sa naissance, les parents pouvaient se résigner à sa mort physique mais pas à sa mort spirituelle, car une destinée tragique attendait alors l'âme du nouveau-né. Comment vivre avec un tel souvenir et avec cette tâche permanente dont est marquée l'âme des survivants? Quelles en seront les conséquences sur leur propre sort le jour de leur mort lorsque sera pesée leur âme face aux portes du paradis?
Lorsque l’âme d’un nouveau né est vouée aux Limbes, c’est toute la communauté des survivants – ceux qui ont connaissance du phénomène - qui peut se sentir affectée. Le malheur existe clairement à l’époque moderne, et la vie de chacun peut en être imprégnée. Les pluies rouges-sang, les catastrophes naturelles et les naissances d’animaux difformes sont autant de signes divins qui préviennent le monde chrétien qu’ils sont constamment soumis à un regard arbitreur, et que le mérite de leur âme est évaluée avant l’accès à toute vie éternelle. Dans ce contexte, la venue au monde d’un enfant mort-né ne manque pas non plus de sens. Le phénomène en soit est terrible. Mais le drame est à double tranchant, puisque l’enfant ainsi né ne peut être enterré en terre consacrée. Il est donc physiquement exclu de la communauté chrétienne. La violence ainsi faite au petit n’est elle pas pire que la mort ? Face à cette épreuve envoyée par Dieu, il s’agit donc de réagir et faire preuve de sa foi. Il importe peu que la réaction de ces êtres en peine soit une réponse destinée à sauver plutôt leurs âmes que celle du petit. Peut être un peu des deux. Mais il doit être noté que dans les deux cas, le fait mobilise tous ces individus en un même lieu pour donner suite à cet appel divin par un élan dévotionnel intense et commun.
Focalisant sur la cause de l’effroi, il faudrait agir sur le statu au sein du monde chrétien de l’enfant mort-né pour remédier à l’angoisse provoquée. Or ce dernier n’a sa place que dans les Limbes : le dogme chrétien ne lui prévoie malheureusement aucune autre alternative. C’est l’accomplissement du baptême qui fait la différence entre cet être damné, et un enfant inhumé en terre sainte. Or ce sacrement ne peut être exécuté que si le receveur est vivant. Sans ce sacrement, l’enfant mort-né n’a aucune chance d’un jour pousser les portes célestes. Pour tenter de remédier à cette fatalité, certains imaginèrent donc des substituts au conventions religieuses, comme d’aller exposer la petite dépouille devant une image ou une figure miraculeuse avec l’espérance que l’enfant revienne à la vie ne serait-ce qu’un bref moment ; et ce répit entre deux morts autoriserait le sacrement. Seul ce miracle: l'apparition de signes de vie - autorisait le baptême, puisqu'il était sacrilège de baptiser un mort. Or ces signes miraculeux n'apparaissaient qu'en certaine circonstances, grâce à l'intercession de la Vierge, d'une sainte ou d'un saint - soit dans l'espace domestique au moment de la naissance, soit dans certaines chapelles on église paroissiale au cour des heures, des jours ou des semaines qui suivaient.
Peut être faut il aussi insister sur le caractère extraordinaire de ce phénomène. Le répit implique une prise de risque conséquente pour le chrétien : il s’aventure dans une nébuleuse d’incertitudes, perdu entre d’une part l’interdit moral et l’éthique du monde chrétien, et d’autre part les lois et les règles qui la transgressent. Peut être oberve-t-on ici l’intensité avec laquelle ces croyants s’investissent dans la préservation de l’âme de l’enfant, et aussi des leurs par la même occasion. Afin d‘exposer un petit corps inanimé dans un sanctuaire, on peut aller jusqu’à déterrer les dépouilles même plusieurs jours après leur ensevelissement. Un tel acte frappe naturellement l’imagination, et il peut paraître déraisonnable même pour une cause aussi noble. Autant d‘audace ne s’accompli pas sans une grande appréhension. En suite vient le voyage de la petite communauté jusqu’au lieu d’un sanctuaire. Ces derniers sont souvent connus pour avoir vu s’y accomplir de tels miracles - et devant l’image sainte d’un intercesseur est déposée le cadavre parfois déjà en processus de décomposition. Ce déplacement peut prendre plusieurs jours sur un trajet de plusieurs dizaines de kilomètres. La mère, même après avoir accouchée, est parfois dans le cortège du voyage saint et éprouvant : les accumulations de toutes les difficultés de ces faits accomplis sont autant de preuves de dévotion produites par la communauté qui vient chercher une faveur.
Le répit leur apparaît alors comme la seule alternative possible pour restaurer l’harmonie. Ces réactions à la naissance d’un enfant mort-né illustrent l’importance accordée par les contemporains à cette quête hors du commun. Afin de mieux comprendre ce que recherchent ces pèlerins d’un genre très particulier, procédons à l’étude en détail de ce rituel que viennent pratiquer ces croyants après s’être donnés tant de mal.
II – Description du rituel
A - Définition du répit
Dans « Les enfans mort-nés ressucités par l’intercession de Notre Dame de Benoîte-Vaux » (Notre-Dame de Benoîte-Vaux, Pont-à-Mousson, 1659), le père Gastellet rapporte l’exemple d’un petit mort-né qui fût sauvé par la grâce de la Vierge. Le 12 juillet 1644, la femme de Dieu-donné Tours, un bourgeois de Châtelet-sur-Moselle, accoucha d’un enfant qui fut « reconnu sans aucune apparence de mouvement, de palpitation, de batement de cœur, ou d’autre signe de vie », de sorte qu‘on ne put lui donner le baptême. La mort ayant été constatée, l’une des femmes, Anne Cordier, « fort dévote, touchée de tendresse pour cet enfant qu’elle tenoit entre ses bras, le recommanda hautement et à voix intelligible à Notre-Dame, et porta ses pères et sa mère à luy faire un vœu, afin qu’elle leur obtint de Dieu que s’il voulait les punir dès cette vie pour leurs crimes, il les châtiât de quelqu’autre façon il plairoit à sa bonté, pouvu qu’il voulût rendre la vie à leur enfant et le mettre en état de recevoir sa grâce en recevant le saint Sacrement de baptême ».
Des parents désespérés et qui se sentent coupables, une dévote sensible à la destinée de l’enfant qui suggère d’invoquer la Vierge, et en plus, un curé qui accepte que l’on porte l’enfant à l’église paroissiale sur l’autel de Notre Dame de Pitié. Est-ce parce qu'une première exposition n’avait pas abouti ? Toujours est-il que le corps fut porté à Charmes, dans la chapelle des religieuses du tiers ordre de saint Dominique, où l’on honorait la Vierge de Benoîte-Vaux « en l’une de ses images en papier, laquelle ayant été jetée en un incendie qui menaçoit la ville l’avoit éteint, et qui avoit été trouvé parmi les cendres et les restes de l’embrasement sans avoir été brûlée ». On plaça l’enfant devant cette image « et de plus on luy en appliqua encore une autre plus petite qui représentoit la même Vierge de Benoitevaux sur l’estomach ».
Très vite la nouvelle de l’exposition se répandit dans le bourg et plusieurs personnes rejoignirent ceux qui imploraient la Vierge. Quatre heures passèrent ainsi en prières ; « l’on touchoit l’enfant à tout moment et il n’y avoit point d’esprit de vie ». Le soir vint et les plus fervents résolurent de continuer à prier toute la nuit. Peu après, une religieuse qui avait achevé sa prière prit le bras gauche de l’enfant. Elle « reconnut sensiblement le mouvement du pous, et le regardant au visage, elle vit que de pâle et mort qu’il étoit auparavant, il avoit pris une couleur vermeille ; elle craignit qu’il n’y eut de l’illusion et que le désir de voir un miracle ne luy fit crére qu’il étoit fait ; elle ne dit rien de ce qu’elle voyoit jusqu’à ce qu’elle en eût fait une troisième épreuve ; alors elle dit à l’assemblée : ‘Priés Dieu, je sens le pous de l’enfant !’ Les autres approchèrent pour être plus assurés de la vérité qui fut si bien reconnue que l’enfant fut baptisé ». Les fidèles chantèrent un Te Deum en action de grâces. Pendant une demi-heure, on continua à sentir « le mouvement du pouls, le battement des artères » et à constater « la couleur vive du visage, et même de la sueur en quelque partie du corps ». Une heure après le baptême, le pouls de l’enfant commença à faiblir progressivement ; « ses petits membres qui étoient mols et souples comme ceux d’un enfant plein de vie se roidirent après qu’il eût éxpiré entre onze et douze heure de nuit ».
Suite au constat dramatique de l’enfant mort-né, les parents et famille –conscients de la gravité du moment- s’empressent de porter la dépouille en un lieu saint, s’attirant autour d’eux les pieux et les pèlerins. Un lieu consacré comme une pierre d’autel, ou une image sainte peuvent constituer des supports idéaux à ces élans dévotionnels, pour tenter d’y exposer l’enfant au regard de Dieu. Dans les sanctuaires réputés, en revanche, rien n’est laissé au hasard. Une petite table est disposée à proximité de l’image efficace pour qu’on y dépose l’enfant. Il est mis à nu et allongé dessus. Exposer le corps d’un mort devant une image miraculeuse n’est pas un geste exceptionnel en ces temps de foi. De cette exposition, on attend une merveille : la réparation, grâce à l’intercesseur, du cours brisé d’une vie – un retour, parfois même bref, à la vie. Les annales des sanctuaires savent relater ces phénomènes pour parfaire leur réputation et étendre la sainteté de leur lieux de culte. Cette communication était importante alors que sévissaient en Europe les tensions interconfessionnelles.
Une fois déposé en lieux saints, vient la veillée du mort-né. Les personnes sont rassemblées autour de l’enfant et le regardent avec grande attention : on guète un signe de vie annonciateur d’un changement d’état du corps. Le temps s’écoule entre le moment où l’enfant est démailloté, et celui où se manifestent les « signes de vie ». Ce temps est extrêmement variable, allant d’une seule journée à parfois plusieurs semaines. Se met alors en place toute une véritable liturgie du répit, en attendant le miracle. Non seulement on prit avec ferveur, on récite les litanies de la Vierge, mais on fait dire une messe, pour peu que le curé y consente. Et – C’est souvent au moment de l’élévation, ce temps fort de la messe, que l’un des fidèles, plus attentif ou mieux placé que les autres, commence à observer les premiers frémissements de la vie. Il s’empresse alors d’annoncer à tous la bonne nouvelle ; il y a une grande fierté à être le premier à pressentir le retour de la vie dans le corps inerte. L’apparition des premiers « signes de vie » ouvre la séquence miraculeuse, le répit proprement dit, une sorte d’apothéose pour tous ceux qui s’y sont associés. Il arrive que cette ferveur ne produise aucun résultat, mais certains sanctuaires affichent des résultats exceptionnels : à la chapelle Notre-Dame de Beauvoir à Moutiers-Sainte-Marie, le « livre des mort-nés » consigné dans le registre paroissial stipule que ce sont 336 répits qui ont eu lieu parmi 361 enfants exposés entre 1666 et 1673. Soit un rendement de plus de 93% !
Le répit est donc avant tout un miracle. Comment se définit-il ? Un miracle ne peut être considéré comme tel que lorsque le phénomène est connu et admis par une communauté de croyants. C’est le rôle que se sont donnés certains sanctuaires : la tenue de « livres de mort-nés » contribue à la diffusion de la sainteté des lieux : ceci participe bien entendu à la réalisation de « miracles » en ces lieux. Un individu qui crie au miracle ne sera crédible que dans ces circonstances particulières où le sentiment religieux est présent, et où d'autres individus auront ressenti le même élan de dévotion provoqué par cette manifestation divine. La pratique théurgique n’a donc de sens que si elle est pratiquée en tant que rite collectif.
B - Partis en présence
Quels sont donc les différents partis en présence lors de la réalisation de ce rituel du répit ? On compte premièrement les personnes qui sont présentes lors de la naissance de l’enfant : puisque c’est à ce moment et en ce lieu que commence le drame. Parmi eux peuvent être distingués les parents inconsolables de l’enfant, et en particulier la mère pour qui cette labeur n’a pu être ressentie que comme une épreuve antécédente à un châtiment divin encore à venir. Or avant même que le père ne soit impliqué, ce sont les femmes qui assistent la mère dans son accouchement qui sont au courant de l’abattement du malheur : elles sont donc directement impliquées dans le ressenti du sentiment de l’instant – et en particulier l’accoucheuse. Elles sont toutes face à un phénomène qui fait l’objet d’immenses élans dévotionnels parmi les croyants catholiques, et sont en avant poste pour contribuer au processus rituel du répit. Sont en suite informés les autres membres de la famille et les proches qui sont alors tous rattachés au même sentiment religieux. Le père - qui n’est pas présent au moment de l’accouchement – n’est pas moins affecté que la mère. C’est cependant souvent elle qui prend la décision d’aller exposer l’enfant dans l’espérance de voir montrer quelques signes ultimes de vie. Or l’enfant peut être directement apporté au père après l’accouchement, et il arrive qu’il n’attende pas de se faire prier pour se rendre lui même déposer l’enfant en un lieu saint. Le drame ne passe pas inaperçu ; la communauté et autres pèlerins se réunissent autour du petit corps inanimé pour y apporter leurs prières.
Une fois la grave décision prise d’aller exposer le corps de l’enfant, le cortège se met en route dans la quête du répit ! Le père en est souvent le porteur du lourd far d’eau : soit parce qu’il ne supporte pas que son enfant soit enterré en terre profane, soit parce qu’il était absent lors de la naissance et qu’il veut tout faire pour n’avoir rien à se reprocher. A défaut du père, ce sont les grand parents qui décident d’aller exposer l’innocent – ou parfois un frère, un cousin dans la détresse - une belle sœur ou même une voisine compatissante peuvent également être du voyage. On n’abandonne pas un couple dont l’unique espérance est de faire ouvrir les portes du ciel à un enfant mort avant d’être né. L’espérance du répit met à l’épreuve les solidarités familiales. Finalement, la mère peut être du voyage aussi, comme portant sa croix en signe de dévotion suprême. Sur le chemin vers le sanctuaire qui peut durer plusieurs jours, le cortège peut être rejoint par des pèlerins en quête eux aussi de Salut.
Une fois parvenus au sanctuaire, le petit groupe de pèlerins franchissent la porte du lieu saint avec le petit corps du mort. Le geste ne peut pas être anodin – il est facilité lorsqu’il est effectué sur recommandation d’un curé. L’enfant est alors directement posé devant l’image miraculeuse, sur le tombeau du saint, ou devant les reliques. Dans les sanctuaires réputés, le groupe est vite rejoint par un petit cercle de personnes habilitées par le curé à les accompagner dans leur quête du miracle. Ce sont essentiellement des femmes. Il arrive aussi parfois que la population entière des lieux viennent entourer les malheureux. Pour organiser le travail efficacement, une matrone est responsable de la surveillance du corps de l’enfant. Elle organise les longues veillées autour du mort-né, et elle déclare l’effectivité des changements sur le corps de l’enfant qui permettraient son baptême sur condition. La famille et les pèlerins sont présents et efficaces par leurs prières. Finalement, le notable du village intervient une fois le miracle accompli pour enregistrer le répit.
C - L'organisation du rituel
Le Rituel en lui même commence des lors où tout ce monde concerné est regroupé autour du même malheur : la naissance de l’enfant mort-né. La vive focalisation sur ce phénomène n’est pas surprenante : en tant que chrétiens témoins du drame, ils sont tous concernés par la signification que peut porter cette manifestation de Dieu. Il s’agit donc d’agir en conséquence de ce fait ; une action collective qui permettrait de contre balancer le sentiment de culpabilité qui émane de la vision et de la connaissance de cet innocent pourtant déjà condamné. C’est par la réalisation d‘un rituel commun et collectif qu’une action concrète sur le monde peut être envisagée. Au cours de tout le processus rituel, l’enfant est toujours au centre d’une passion qui met à l’épreuve les solidarités et révèle les ressorts profonds de l’âme humaine. Remonter ainsi de la mort reconnue à la vie apparente suppose l’intervention d’un pouvoir thaumaturgique qui n’appartient qu’à Dieu. Lui seul, dans sa grande miséricorde , peut réaliser le vœu des parents , après une intercession en leur faveur. L’apparition de signes de vie manifeste aux yeux de tous que la demande de grâce a bien été entendue.
C’est l’accoucheuse qui – la première constate la mort de l’enfant. Aussi émue que la mère, elle en transmet la mauvaise nouvelle à la famille et aux proches qui sont à l’extérieur de la salle d’accouchement. Cette annonce et le constat effectif de la mort de l’enfant sont l’initiation d’un rituel entrepris dans une ambiance panique. C’est en un espace de temps très réduit qu’est décidé et entrepris le pèlerinage vers un lieu saint où ils espèrent tous obtenir le répit de l’enfant mort-né. Le chemin est difficile et éprouvant, surtout si la mère fait elle aussi parti du cortège. Le voyage est entrepris sans grands préparatifs, et surtout sans détermination précise d’une date. Le couple n’envisage en effet jamais qu’ils puissent avoir besoin de faire recours à un voyage au sanctuaire pour sauver l’âme de leur nouveau né : cela pourrait en effet leur attirer le malheur !
Une fois parvenu en lieu saint - préférablement un lieu réputé pour l’accomplissement de tels miracles, comme un sanctuaire à répit – le corps de l’enfant est déposé de façon à ce qu’il soit placé sous le regard bienveillant et miséricordieux d’un intercesseur, le plus prêt possible de l’objet saint. Il peut s’agir d’une Vierge, de Sainte Marguerite ou de toute autre image, tombeau ou relique réputé pour ses propriétés salvatrices. Dans les sanctuaires réputés, rien n’est laissé au hasard ! Une petite table est spécialement disposée à proximité de l’image pour qu’on y dépose l’enfant. Il s’agit d’une table en pierre ou même d’une table en marbre. Mais le plus souvent, l’évêque interdit que la dépouille de l’enfant soit exposée dans le sanctuaire, et les pèlerins sont contraints de déposer le corps à l’extérieur – toujours avec la précaution de l’approcher le plus possible de l’objet saint afin qu’il soit exposé le plus possible à l’attention de Dieu. L’enfant est alors démailloté et couché sur le dos, droit avec ses bras la tête et les jambes dans l’alignement du corps. Certains témoignages expliquent que cette position permet de faciliter l’observation du corps pendant les veillées. C’est alors le début de la quête de répit en elle-même, et l’attente qui est entamée est le moment qui exprime avec le plus de ferveur les espoirs de voir s’accomplir le miracle. Chaque intervenant a en tête les nombreux répits qui ont parfois été obtenus dans certains sanctuaires.
Dans les sanctuaires les plus fréquentés, des femmes sont habilitées à accueillir les pèlerins se chargent d’examiner le corps de l’enfant pendant l’attente qui dure plusieurs jours voir même plusieurs semaines. Comme pour les corps exposés lors des veillées mortuaires, on prend soin parfois de joindre les mains de l’enfant, en croix sur son ventre. On guette attentivement les signes de vie que peut donner l’enfant : tout un équipement est prévu afin de les mettre plus facilement en évidence. Une plume est placée sous son nez, des mains placées pour sentir son pou, et des chandelles placées toute autour de la dépouille pour favoriser l’observation de tout mouvements du corps. La tentation est grande de procéder à des manipulations : parce qu’un corps vif est un corps chaud, on cherche parfois à réchauffer l’enfant. Des charbons ardents sont même parfois déposés dans une excavation sous la pierre sur laquelle l’enfant est posé, avec l’espoire que la chaleur l’aidera à sortir de sa torpeur mortelle. D’autres cas sont enregistrés où l’on a recours à des eaux salutaires qui ont tant fait défaut à cet enfant non baptisé.
A ces artifices matériels, on préfère néanmoins les intentions spirituelles qui sont bien sûr essentielles en la circonstance. On prie, on récite les Litanies, on fait dire une messe : une véritable liturgie est mise en place avec prières spéciales et messe matinale. Cette demande de messe est de plus en plus fréquente – en particulier au XVIIIème siècle. Cette célébration de l’office divin est sans doutes encouragée par les curés, à un moment où l’église exhorte les fidèles à s’approcher fréquemment des sacrements. Il y a aussi des parents qui ressentent le besoin de se confesser et de communier afin de pouvoir plus efficacement incliner la Vierge Marie, à leur obtenir de Dieu grâce et miséricorde pour ces enfants. Puis survient le moment fort de cet élan dévotionnel collectif. C’est le moment le plus propice à voir se réaliser un miracle ; tout le monde y exprime toute l’intensité de son sentiment religieux focalisé en un même instant, en un même lieu, et pour un même objet ! C’est une force qui est ressentie et partagée par tous les acteurs du rituel.
L’apparition des « premiers signes de vie » ouvre la séquence miraculeuse, le répit proprement dit ; une sorte d’apothéose pour tous ceux qui s’y sont associés. L’annonce soudaine provoque un sentiment intense qui inonde l’assistance. Dieu est présent à ce moment là. La fébrilité s’empare alors de l’assistance, et tout le monde redouble ses prières avec ferveur alors que « sous condition » de l’effectivité d’être vivant, le curé ou la matrone baptise l’enfant. Aussitôt, tout s’éclaire et s’anime. On remercie la Vierge miraculeuse d’avoir permis le miracle. D’autres chants et d’autres prières expriment la joie et l’intensité de la ferveur communautaire. Les cloches sont mises en branle, couvrant prières et chants, submergeant les fidèles transfigurés par ce qu’ils viennent de vivre. Il faut faire partager son allégresse avec l’ensemble du monde chrétien !
D - Quelle est l'apport de l'accomplissement du rituel?
Le miracle achevé et l’enfant enfin enseveli, on s’empresse de témoigner sa reconnaissance à la Vierge. Le moment venu, les parents peuvent se rendre au sanctuaire et se jetter aux pieds de la statue vénérée pour remercier la Vierge de son intercession. Les pèlerins arrivent rarement les mains vides. Selon l’usage, ils font l’offrande symbolique d’une cierge en dire de la longueur ou du poids du petit mort-né. C’est là le plus efficace des remerciements. Les familles les plus riches procèdent à la même offrande en or ou en argent, et font arborer à l’église des Ex-voto. Qu’est ce qu’a changé l’accomplissement de ce rituel si difficile et éprouvant?
Ce miracle permet à la vie de reprendre son cours avec un peu plus de ferveur exprimée envers Dieu miséricordieux. Il a permis de rendre le souffle à l’enfant qui concentrait tous les efforts dévotionnels de toute une famille et de la communauté qui la soutient. Cette étincelle de vie autorise le baptême de l’enfant, et son retour au saint de la communauté chrétienne. Il ne s’agit pourtant d’un baptême quelque peu dévalué par les circonstances de son accomplissement, et on l’appelle « baptême de nécessité ». Comme il a été conféré après un répit, il n’a pas pu respecter l’intégralité du rite. Le répit – malgré son caractère spectaculaire, laisse toujours subsister quelques doutes, et l’enfant doit être baptisé « sous condition » : c’est une manière de s’en remettre à Dieu pour ce qui est du sort final de l’enfant. La personne qui procède à l’ondoiement se contente en effet de faire le signe de croix sur le corps du nouveau-né, et de réciter les paroles consacrées adaptées : « Si tu es vivant, je te baptise au nom du Père, du Fils et de Saint-Esprit ». La priorité est de favoriser le Salut spirituel du nouvel-être : sauver au moins l’âme à défaut du corps. Par ce baptême, c’est toute une communauté de croyants qui retrouve un nouvel espoir d’un jour peut être franchir les portes du paradis.
Le Baptême présumé et hypothétique permet l’attribution à l’enfant d’un prénom. C’est par ce dernier que le nouveau né entre officiellement dans la famille et dans la communauté. Ordinairement, aucun prénom n’est accordé à quiconque ne reçoit pas pleinement le sacrement du baptême. Mais lui attribuer le nom de l’intercesseur sauveur est un façon d’exprimer sa reconnaissance envers le saint en question. Aussi – le baptême permet au corps de l’enfant de se faire attribuer une sépulture en terre consacrée. La plus grande angoisse que d’imaginer son enfant errant sans protection dans l’éternité est enfin congédiée. On est enfin parvenu à la placer sous le regard bienveillant d’un Dieu qui l’ignorait jusqu’alors. L’âme de l’enfant est miraculeusement soutirée des limbes pour enfin trouver sa place aux cotés de Dieu à qui on a fait retrouver la raison ! Par extension, le miracle est également perçu comme le signe que cet élan dévotionnel dont ils ont fait preuve a été suffisant pour faire pardonner la faute présumée de tous ceux qui ont ressentis une part de culpabilité. Le monde retrouve un nouvel ordre en le ramenant à un certain équilibre, et les pèlerins retrouvent de nouveau une certaine mesure de paix en leurs âmes.
III- Rapports partagés et expérimentés par les individus.
Le répit d’un mort né est un instant d’intense émotion collective, de silence recueillis et de paroles qui brusquement fusent, un temps privilégié où le sacré est palpable. Y contribue un ensemble de détails matériels que les textes livrent parcimonieusement, presque à regret, comme pour souligner l’essentiel : le miracle - cet instant de grâce après l’attente angoissée.
Il y a tout d’abord ces odeurs qui flottent dans le sanctuaire : celle, infecte, d’un petit corps livide que la mort a saisi quelques heures plus tôt et que l’on dénude pour l’exposer devant l’image miraculeuse. ; celle de cire chaude et de mèche fumante des cierges que l’on renouvelle autour de l’enfant. Il y a aussi tous ces bruits qui animent le sanctuaire d’une vie particulière : la circulation et les chuchotements des pèlerins qui viennent voir l’enfant exposé, les prières récitées par les proches assemblés. Et puis soudain, cette exclamation qui sort les assistants de leur torpeur : « Il a vie ! ». Toutes ces sensations et le ressenti d’une participation spirituelle active sur le monde résulte en un miracle qui persuade la foule des fidèles que leur dévotion a eu une action sur l’univers. Le rituel particulier du répit est unique, comme c’est le cas aussi pour tout les rituels. Il se distingue par la condensation en un moment, en un lieu, d’un ensemble d’objets et de personnes, de sensations et de sentiments religieux précis qui sont expérimentés par des individus. De part cette combinaison particulière, ces derniers ont un effet particulier tout aussi unique sur l’ordre de l’univers.
La pratique d’un rituel n’est pas anodines – encore moins lorsqu’il s’agit de manipuler un corps sans vie dans un lieu aussi sacré qu’une église. Engager une procédure afin qu’une action miraculeuse ait lieu sur un cadavre est une action qui transgresse les lois de la religion, de l’éthique et de la morale ! Or cette pratique est bel et bien connue des croyants de l’époque. Elle est acceptée, et courante dans les esprits de chacun : faire recours au répit est chose fréquente en cas de naissance d’un mort-né. La pratique de ce rituel incarne donc des valeurs et prend un sens particulier pour les gens qui en font usage. La pratique de ce rituel - en tant qu’élément d’étude anthropologique - est donc révélatrice d’un ensemble de caractéristiques sociales qui méritent d’être considérées.
A - Action sur le monde.
Un rituel est composé d’un certain nombre d’éléments qui composent le monde. Il concentre en lui tout un ensemble de données géographiques, individuelles, culturelles, sociales et religieuses qui ne connaissent de rapport entre eux que s’ils sont regroupés pour une raison. Ce tout est intégré à un système : une alchimie efficace qui permet d’avoir une action sur le monde. Cette combinaison a la particularité de ne prendre de sens en tant qu’ensemble, que sous le terme dénominatif de « rituel ». Le rituel du répit plus particulièrement est le regroupement systématique des mêmes éléments, dans l’espoir d’engendrer à chaque fois une même action sur le monde. Dans le cas d’une réussite, la pratique de ce rituel du répit permet de faire baptiser un enfant mort-né – chose qui aurait été impossible sans l’accomplissement de ce rituel bien particulier.
La pratique d'un rituel est donc la concentration et la condensation d'un ensemble d'éléments composites du monde. La pratique du rituel a pour effet de produire un nouvel ordre à partir de ces mêmes éléments initiaux; les rapports entre ces éléments sont modifiés, ce qui en modifie forcément la lecture du monde. L'univers est compris comme un ensemble, et ses composants ne prennent de sens que s'ils sont mis en rapports les uns avec les autres: c'est le contexte de circonstances qui est considéré dans l'appréhension du monde par chacun. La pratique du répit regroupe des éléments composites du monde comme: un enfant mort-né, une société de croyants d'une religion définie, vivant à une époque définie. Les parents de l'enfant et la communauté chrétienne ne ressentent cette détresse que parce qu'une situation intervient dans un contexte donné: on craint que - l'âme – de l'enfant mort – ne puisse être sauvé - au paradis – tel que ce dernier est définit chez les chrétiens – en occident - à l'époque moderne. Ce sont autant de données qui expliquent l'état du monde pour ces individus à cet instant précis. Le répit est alors la pratique rituelle qui combine l'intégralité de ces éléments et qui permet d'en modifier l'ordre et les axiomes en les réactualisant en tenant compte de nouvelles circonstances. La lecture de ces éléments en est alors modifiée! Le répit est en effet le rituel qui actualise la résurrection de l'enfant. D'un enfant mort-né, condamné à l'errance éternelle dans les limbes, la pratique de ce rituel permet de bouleverser l'ordre premier des éléments qui engendre cette première compréhension du monde, afin qu'il en résulte une nouvelle lecture dans laquelle est comprise que l'âme de l'enfant est sauvée!
Ainsi, la pratique seule de ce rituel permet à la communauté de croyants d’agir sur le monde en expérimentant une combinaison codifiée d’éléments qui le composent. La pratique du répit est comprise comme une démonstration dévotionnelle qui a pour but d'attirer l’attention de Dieu sur un objet – c’est ce dernier qui permettrait le miracle : faire revivre l’enfant mort-né. L'ordre du monde serait modifié par cette intervention divine. Il répond à une demande qui ne trouve de réponse qu'en dieu, et l'intervention de dieu ne survient que suite à la pratique de ce rituel. C'est donc l'expérimentation du rituel du répit qui est le transite, à la source du changement qui intervient dans l'univers grâce à un processus de restructuration. D'autant plus que ce changement n'est pas fondamental en soit; il n'est effectif qu'au saint de ceux qui l'ont pratiqués et vécus.
B – Le moyen d’action
Le répit en tant que rituel est donc un moyen d'action sur le monde: une sorte de condensateur restructurant des éléments composites de l'univers: le monde y entre dans un ordre initial, et cet ordre en ressort modifié par la pratique du rituel!
A la lecture des textes, c'est bien l'ordre de l'univers qui est modifiée: une nouvelle harmonie est instaurée, et la communauté de chrétiens engagés dans la quête du répit retrouvent enfin la paix et la sérénité. Lourde responsabilité que de prétendre avoir un effet sur le monde. Alors comment ce phénomène pourtant effectif peut il être vécu et compris? Il s'agit d'approcher un processus mécanique manipulant des concepts cohérents du monde chrétien de l'époque moderne. il faut respecter ces donnés, et ne pas les remettre en question. Dans un soucis d'objectivité, on ne peut se contenter de lire le phénomène au travers des yeux seules d'un chrétien convaincu: l'interprétation en serait forcément biaisée. Il s'agit donc de chercher comment expliquer la cohérence de ce système de représentation et de restructuration du monde sans en bouleverser la cohérence de sa totalité?
Grâce à la pratique du répit, le monde en est effectivement changé: il est « réparé ». Un lien est donc créée entre les éléments composites de cet univers, et affecte en particulier deux concepts du dogme chrétien qui sont pourtant définis très clairement comme non compatibles! Afin de sauver un enfant des Limbes et de le porter sous le regard protecteur de Dieu, il n’existe nulle autre procédure que de le faire baptiser. Or baptiser un objet sans vie est impossible puisque ce dernier n’est habité d’aucune âme. Le syllogisme voudrait donc que l’enfant mort-né soit perdu à sa fatalité pour toute éternité comme le prévois pour lui le dogme chrétien. Pourtant il est de ferme conviction populaire que l’accès d’une âme au paradis est basé sur des principes d’égalité des chances - et en particulier à la naissance où dans l’esprit des gens, l’enfant est assuré d’être mort innocent ! Ce système de croyance religieuse s’écroulerait donc sans la confection d’un pont de liaison entre le cadavre de l’enfant et le mécanisme religieux d’acquisition du Salut éternel. La chrétienté a besoin de l’intégration d’un « élément joker » dans un système de représentation cohérent. Ce maillon manquant sert comme un « rouage » complémentaire qui trouve une solution à un problème a priori sans issu. Afin que ce système religieux conserve sa cohérence, il s’agit de faire emploi d’un élément extérieur à tout processus rationnel et de faire intervenir un élément extraordinaire. Ce dernier ne peut être autre qu’une intervention divine : le miracle ! Tout en conservant sa cohérence dans une chaîne d’événements représentée par la chrétienté, le miracle permet d’établir la continuité entre deux procédures indissociables sans cette intervention. C’est grâce à ce miracle: le « joker », joué pour huiler les mécanismes du cours de la vie, qu’il est possible de sauver l’âme d’un enfant pourtant voué à une errance éternelle dans le Limbes.
Le baptême, et la venue au monde de l'enfant mort-né sont deux éléments de l'univers. Ils sont tous les deux regroupés dans ce même ensemble auquel Dieu donne un sens par une approche cohérente de la religion. Chaque élément composite de cet univers s'articule donc en fonction des autres. Or le baptême et l'existence de l'enfant mort-né ont deux composants fondamentalement disjoints par des définissions dogmatiques incompatibles. La pratique du rituel du répit fait donc intervenir le rouage qui manque entre ces deux systèmes afin de maintenir la cohérence du monde catholique. Même si le répit n'est pas un rituel admis par l'Eglise, ce dernier lui reconnaît son utilité à préserver le monde d'un chaos sémantique. La pratique du rituel crée donc un nouvel ensemble composite qui peut être réintégré dans le système global de cohérence de l'univers.
C - Les rapports dévotionnels verticaux
La mise en place de ces rituels présupposent l'existence de liens relationnels spécifiques entre les éléments qui composent le rituel. Il s'agit de mettre en rapport l'enfant mort né avec Dieu par l'intermédiaire d'un ou plusieurs intercesseurs. C'est la pratique du rituel par la communauté de croyants qui permet de compléter la boucle: l'enfant mort-né est l'objet du rituel pratiqué par les parents et les autres pèlerins qui sollicitent tous un intercesseur pour obtenir la miséricorde de Dieu. C'est ce dernier qui agit sur l'ordre du monde, mais les pratiquants sont moteurs de la transformation qu’ils font subir à l’interprétation de leur environnement une fois réactualisé. De tous les éléments qui composent le rituel, seule une partie compose le monde : les principes et valeurs spirituelles impliqués sont évidemment d’un autre ordre. C’est par l’intermédiaire de la statue de l’intercesseur que les croyants établissent la boucle de communication. Dans un cycle de va et vient entre deux univers distincts, cette statue est l’élément utilisé comme relais dans une tentative théurgique.
Lors de la prière après la mise en place du corps inanimé de l’enfant face à la statue, les pèlerins invoquent l’intercesseur : il est sollicité afin de mener une action. Il est mis en relation par la prière, par l’intermédiaire de la statue qui n’est elle même en rapport avec les pèlerins que par le biais du corps de l’enfant, vers laquelle la statue et les pèlerins sont tous tournés. La prière est un appel, et le corps de l’enfant constitue l’exposition du problème que concerne cet appel et auquel ils doivent tous faire face. La disposition des individus vis à vis du corps et de la statue permet peut être une interprétation de certains rapports établis entre chacun de ces éléments constitutifs du rituel. Le corps de l’enfant mort constitue le sujet principal du rituel, et la cause du rassemblement. Tous les pèlerins sont autour du corps qui est placé en face de la statue. En termes relationnels pures, il pourrait s’agir en fait de faire participer l’intercesseur à l’observation et donc à la considération du corps inanimé de l’enfant. A ce stade, la statue ne fait que marquer l’emplacement matériel de l’endroit où doit se tenir l’intercesseur. Le moment de la prière constitue un appel : les pèlerins appellent à eux l’intercesseur symbolisé par la statue. Pour être venus à cette statue spécifiquement, les pèlerins font donc appel à un intercesseur bien spécifique. Ils ont fait le trajet jusqu’à sa statue, lui montrant leur dévotion et leur confiance, c’est donc au tour de l’intercesseur de répondre à ces prières. Le rôle de l’intercesseur est alors de faire intervenir Dieu : lui seul peut permettre de résoudre le problème exposé. De part sa proximité avec les croyants, il est considéré que l’intercesseur répond toujours au moins de sa considération aux appels. Supposant le cas ayant été considéré, l’intercesseur peut répondre de la présence de Dieu en envoyant un signe aux pèlerins encore en pleine prière : le signe est transmis par le biais de l’enfant qui montre alors un signe de vis. Ce signe est la preuve de la présence de Dieu parmi eux : leur appel a été entendu, et Dieu accompli le miracle lorsqu’est conféré le baptême à l’enfant, la condition étant l’effective intervention de Dieu. Une ambigüité survient cependant dans le cas où le répit est un échec : il est en effet impossible de savoir si c’est l’intercesseur ou bien Dieu qui a rejeté la demande.
D – L’action subie et sentiments échangés.
Il est important de souligner le caractère exceptionnel de cet événement rituel lors duquel on cherche à faire survenir le divin. Sa pratique est donc également hors du commun, et il s'agit bien de comprendre que tous les intervenants – sauf peut être les religieux – sont novices en sa pratique. Chaque individu expérimente donc des sensations nouvelles. Cette inexpérience est donc propice à l'excitation – et en particulier en la présence d'autant de croyants qui sont tous aussi enthousiastes à l'idée de pouvoir peut être assister à un miracle. Dans ce contexte, chaque geste, chaque son, chaque odeur a une signification. L'atmosphère est propice à voir s'accomplir un miracle. Et au moment de crispation le plus intense en dévotion – lorsque toute la délégation s'attend au prodige – la chaîne de réaction survient: quelqu'un a vu un signe, un autre est d'accord, et ceci justement au moment où ils étaient tous le plus investis dans leur prière. La pratique du rituel a mise la foule en condition pour provoquer le pic émotionnel où tout le monde a ou s'accordé sur l'effectivité du miracle: l'enfant a vécu, lui donnant une chance d'être baptisé sous condition. Il ne s'agit alors plus tellement de savoir si le signe de vie attribué à l'enfant était valable ou non, mais si la vague émotionnelle était suffisamment forte pour que tous s'accordent sur le fait qu'un miracle soit survenu.
C'est donc l'expérimentation ressenti du rituel du répit qui est à la source du changement qui survient dans l'univers, d'autant plus que ce changement n'est pas fondamental en soit; il n'est effectif qu'au saint de ceux qui l'ont pratiqués et vécus. Aux yeux de ces croyants, le monde chrétien entier a subit la bénédiction de Dieu et son pardon par l'accord de ce miracle qui fait revivre l'enfant. C'est la raison pour laquelle les cloches de l'église sont mises en branle pour annoncer au monde l'effectivité de leur action rituelle. Or il se trouve que l'intégrité du monde chrétien qui a connaissance de l'exposition est également intervenant dans le processus rituel du répit, qu'il soit présent physiquement au prêt du corps, ou bien seulement par la prière. Ce rituel a donc la particularité de regrouper un monde chrétien dans son intégrité dans la limite que le permettent alors les moyens de communication, mais cet effectif se confond avec les individus qui pratiquent le rituel. Par conséquent, la simple connaissance de l'existence d'une exposition permet de constater l'effectivité de l'action divine sur le monde. Pour l'intégralité du monde chrétien, l'action rituel du répit est donc efficace!
Conclusion
La quête du répit est un rituel d’un autre temps. Pratiqué dans l’obscurité, partagé entre foi et paganisme, et admis pourtant, c’est un sujet qui fascine. Quelles furent donc les grandes lignes de ce développement ? La condition dogmatique dérangeante d’un enfant mort-né incarne toute l’ambigüité que peut parfois le sens morale de la religion. La catastrophe, pouvant alors être réinterprété sur les lignes d’une bonne conduite religieuse, laisse place à une angoisse panique auquel ne peut remédier que la pratique d’un rituel réparateur efficace : partir à la quête du répit de l’enfant. L’étude plus précise du rituel permet d’en comprendre certains tenants et aboutissants à sa réalisation : la nature du rituel, son organisation et son apport à la communauté montre comment son accomplissement permet de modifier la lecture du monde afin de le rétablir dans un ordre cohérent à la fois moralement et dogmatiquement. Mais ce phénomène ne put être compris sans l’analyse des rapports expérimentés et partagés par les individus : rapports à la fois transversaux et verticaux. Ils montrent par l’emploi de ce rituel, qu’ils savent employer des outils qui répondent à un besoin humain et communautaire : les sentiments qu’ils subissent et font subir, qu’ils échangent et font échanger, sont à la source de la réactualisation de l’ordre de l’univers.
Ha ha, ça à l'air très intéressant tout ça. Je vais me l'imprimer et le lire dans le train demain. Je te dirai si j'ai compris. Bravo pour ton blog, je le rajoute dans mes favorite. tita.
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